Lila venait de prononcer ces mots qui avaient mis un nuage sur le front de René: «Mon nom est doux dans votre bouche.»

Ces mots nous ont servi de point de départ pour raconter un long et bizarre épisode. Ils attaquaient dans le coeur de René une fibre qui restait douloureuse.

Par hasard, autrefois, un soir dont le souvenir vivait comme un cruel remords, Angèle avait prononcé les mêmes paroles et presque du même accent.

—Lila, dit René après un silence que la jeune femme n'avait point interrompu, l'ignorance où je suis me pèse. Je suis dans un état d'angoisse et de fièvre. A d'autres il faudrait expliquer ma peine, mais vous connaissez mon histoire… l'histoire de ces vingt-quatre heures dont les souvenirs imparfaits restent en moi comme une douloureuse énigme… vous les connaissez bien mieux que moi-même. Je voudrais savoir.

—Vous saurez tout, répliqua la charmante créature, dont les grands yeux eurent une expression de reproche, tout ce que je sais, du moins… Mais j'espérais qu'entre nous deux la curiosité n'aurait pas eu tant de place.

—Ne vous méprenez pas! s'écria Kervoz. Ma curiosité est que l'amour, un profond, un ardent amour…

Elle secoua la tête lentement, et son beau sourire se teignit d'amertume.

—Peut-être ai-je mérité cela, dit-elle. Il ne faut jamais jouer avec le coeur, c'est le proverbe de mon pays. Or, j'ai joué d'abord avec votre coeur. La première fois que mon regard vous a appelé, je ne vous aimais pas…

Elle prit sa main malgré lui et la porta d'un brusque mouvement jusqu'à ses lèvres.

—L'amour est venu, poursuivit-elle. Ne me punissez pas! Je suis maîtresse, mais esclave. Aimez-moi bien, car je mourrais, si je ne me sentais aimée… Et surtout, ô René, je vous en prie, ne me jugez jamais avec votre raison, moi qui ai fait le sacrifice de mon libre arbitre aune sainte cause… Ne me jugez qu'avec votre âme!