—Si M. le préfet voulait m'accorder un congé, dit-il, temporaire ou définitif, j'ai une invitation du secrétaire de M. Fouché qui fait de belles parties de pêche, là-bas, à Pont-Carré… Je vous enverrais une bourriche de truites, monsieur Berthellemot.

Le secrétaire général fronça le sourcil et chiffonna une lettre qu'il tenait à la main. Il était tout à fait en colère.

—Petite parole, monsieur l'inspecteur! gronda-t-il entre ses dents serrées, je possède les bonnes grâces du premier consul… je viens d'arrêter l'homme le plus dangereux de ce siècle… quand je dis moi, je parle de M. le préfet.

—Cadoudal? l'interrompit Despaux, toujours souriant.

—Pichegru!… Je suis parvenu à étouffer le bruit scandaleux qui se faisait autour des mesures prétendues liberticides que Napoléon Bonaparte prend pour le salut de l'Etat… J'y suis parvenu, monsieur!… quand je dis moi… vous entendez… Et certes, nous avons eu raison de démolir autrefois la Bastille… Mais la Conciergerie est debout, monsieur l'inspecteur!… Et si un homme comme vous, qui sait beaucoup trop de choses, méditait une honteuse désertion… car je vous le dis, monsieur, si vous l'ignorez, le premier consul se défie de son ministre de la police… et il a ses raisons pour cela!

—Pas possible! fit Despaux. Ce bon citoyen Fouché!…

—Le mot citoyen est rayé de la langue officielle, je vous prie de vous en souvenir, monsieur Despaux! Et je ne serais pas éloigné, mon cher inspecteur, si je suis content de vous… et en souvenir des relations toujours excellentes que nous avons eues ensemble, je ne serais pas éloigné de songer sérieusement à votre avancement… Quand je dis moi, il est bien entendu qu'il s'agit de mon chef, M. le préfet.

L'inspecteur divisionnaire se tut et sourit.

—Monsieur le secrétaire général veut-il bien recevoir notre homme qui attend? demanda-t-il.

—Ah! ah! il attend… je l'avais oublié… Je pense que je ne suis pas au service du premier venu, monsieur Despaux… Si je vous chargeais spécialement de l'interroger?