—Chez le premier consul, répéta-t-il. Bonhomme, pensez-vous qu'on entre comme cela chez le premier consul?
—Moi, j'y entre, répondit Jean-Pierre simplement. Il faut donc me dire, par un oui ou par un non, et sans nous fâcher, si c'est votre métier d'aider les gens en peine.
La question ainsi posée déplut manifestement au secrétaire général, qui reprit son couteau à papier et l'aiguisa sur son genou.
—L'ami, dit-il entre ses dents, vous m'avez déjà pris beaucoup de mon temps, qui appartient à l'intérêt public. Si vous prétendiez jamais que je ne vous ai pas reçu avec bonté, vous seriez un audacieux calomniateur. Je ne fais pas un métier, sachez cela: j'ai un haut emploi, le plus important de tous les emplois, presque un sacerdoce! Je vous donnerais un démenti formel au cas où vous avanceriez que je vous ai refusé mon aide. Me blâmez-vous pour les précautions dont j'entoure la vie précieuse de notre maître? Expliquez-vous brièvement, clairement, catégoriquement. Pas d'ambages, pas de détours, pas de circonlocutions! Que réclamez-vous? Je vous écoute.
—Je viens, commença aussitôt Jean-Pierre, pour vous demander…
Mais M. Berthellemot l'interrompit d'un geste familier, qui formait avec la gravité un peu rogue de son maintien un contraste presque attendrissant.
—Attendez! attendez! fit-il comme si une idée subite eût traversé son cerveau. Je perdrais cela! Saisissons la chose au passage! Par quel hasard, mon cher monsieur Sévérin, avez-vous vos entrées chez le premier consul?… Il est bien entendu que, si c'est un secret, je n'insiste pas le moins du monde.
—Ce n'est pas un secret, répliqua Jean-Pierre. Il m'arriva une fois sous la Convention…
—Nous nous comprenons bien, mon cher monsieur Sévérin je ne vous force pas, au moins…
—Monsieur l'employé supérieur, interrompit Jean-Pierre à son tour, si ce n'était pas mon idée de vous répondre, vous auriez beau me forcer. Je ne dis jamais que ce que je veux.