—Un brave homme! s'écria le secrétaire général avec une admiration dont nous ne garantissons pas la sincérité, un vrai brave homme… allez!

—Sous la Convention, continua Jean-Pierre, vers la fin de la Convention, et, s'il faut préciser, je crois que c'était dans les premiers jours de vendémiaire, an IV,—le 23 ou le 24 septembre 1795,—un jeune homme en habit bourgeois, d'aspect maladif et pâle, vint dans ma salle d'armes…

—Quelle salle d'armes? demanda M. Berthellemot.

—J'étais marié depuis trois ans déjà, et j'avais mon petit garçon. Comme on n'avait plus besoin de chantres à Saint-Sulpice, dont les portes étaient fermées, je m'étais mis en tète de monter une petite académie dans une chambre, sur le derrière de l'hôtel ci-devant d'Aligre, rue Saint-Honoré. Mais ceux qui font aller les salles d'escrime étaient loin à ce moment-là, avec ceux qui vont à l'église, et je ne gagnais pas du pain.

—Pauvre monsieur Sévérin! ponctua Berthellemot, je ne peux pas vous exprimer à quel point votre récit m'intéresse?

—Ce jeune homme en habit bourgeois dont je vous parlais avait une tournure militaire…

—Je crois bien, mon cher monsieur Sévérin! comme César! comme
Alexandre le Grand! comme…

—Comme Napoléon Bonaparte, monsieur l'employé supérieur, on ne vous en passe pas; vous avez deviné que c'était lui.

Berthellemot fourra sa main droite dans son jabot et dit avec conviction:

—Petite parole, vous en verrez bien d'autres. Ce n'est pas au hasard que le premier consul choisit ceux qui doivent occuper certaines positions. Non, ce n'est pas au hasard!