—Donc, reprit Jean-Pierre Sévérin, le jeune Bonaparte, général de brigade en disponibilité, attaché, par je ne sais quel bout, au ministère de la guerre, grâce à la protection de M. de Pontécoulant, mécontent, fiévreux, tourmenté,—pauvre fourreau usé par une magnifique lame,—entrait tout uniment: dans la première salle d'armes venue, pour y chercher une fatigue physique qui apaise les nerfs et mate l'intelligence.

—Savez-vous que vous vous exprimez très bien, mon cher monsieur
Sévérin? dit le secrétaire général.

—Je ne l'avais jamais vu, continua Jean-Pierre, et même je n'avais jamais entendu prononcer son nom, mais je passe; pour être un peu sorcier.

Berthellemot recula son siège. Jean-Pierre reprit::

—Vous ne croyez pas aux sorciers, ni moi non plus… cependant, monsieur l'employé supérieur, il se passe à Paris, en ce moment, des choses bien étranges, et le motif de ma présence dans votre cabinet a trait à une aventure qui frise de bien près le surnaturel… Mais revenons au jeune Bonaparte. J'eus comme un choc en le voyant. Un brouillard lumineux tomba devant mon regard. Il sourit et prit un fleuret qu'il mit en garde de quarte d'une main novice et presque maladroite.

«—Est-ce vous qui êtes le citoyen Sévérin, dit Gâteloup! me demanda-t-il.

«—Oui, citoyen général,» répondis-je.

—Je ne me trompe pas, s'interrompit ici Jean-Pierre. Je l'appelai citoyen général, et je ne saurais expliquer pourquoi.

«—Capitaine, mon ami, rectifia-t-il. Et me trouvez-vous trop vieux pour mon grade?»

Le citoyen Bonaparte avait alors juste vingt-cinq ans, et n'en paraissait pas plus de vingt.