Berthellemot reprit:
—Me voilà tout à vous pour notre petite affaire de la jeune fille enlevée. Vous ne sauriez croire, mon voisin, combien cet ordre d'idées m'intéresse et fait travailler mon ardente imagination. Si Paris possède une goule, il faut que je la trouve, que je l'examine, que je la décrive… Vous savez que ces personnes ont des lèvres qui les trahissent… Que j'aie seulement un petit bout de trace, et j'arriverai tout net à l'antre, à la caverne, à la tombe où s'abrite le monstre… C'est la partie agréable de la profession, voyez-vous; cela délasse des travaux sérieux. Faites votre rapport à votre aise, soyez véridique et précis. Je vais prendre des notes.
—Monsieur l'employé, demanda Jean-Pierre avant de se rasseoir, puis-je espérer que je ne serai plus interrompu?
—Je ne pense pas, mon voisin, repartit Berthellemot d'un air un peu piqué, avoir abusé de la parole. Mon défaut est d'être trop taciturne et trop réservé. Allez, je suis muet comme une roche.
Jean-Pierre Sévérin reprit son siège et commença ainsi:
—L'établissement nouveau du Marché Neuf, dont je dois être le greffier concierge, est presque achevé et nécessite déjà de ma part une surveillance fort assujettissante. On expose encore à l'ancien caveau, mais sous quelques jours on fera l'étrenne de la Morgue… et c'est une chose étonnante; je songe à cela depuis bien des semaines. Je me demande malgré moi: qui viendra là le premier? Certes, c'est une maison à laquelle on ne peut pas porter bonheur, mais enfin, il y a des présages. Qui viendra là le premier! un malfaiteur? un joueur? un buveur? un mari trompé? une jeune fille déçue? le résultat d'une infortune ou le produit d'un crime?
Nous demeurons à deux pas du Châtelet, au coin de la petite rue de la Lanterne. J'aime ma femme comme le désespéré peut chérir la consolation, le condamné la miséricorde. A une triste époque de ma vie où je croyais mon coeur mort, j'allai chercher ma femme tout au fond d'une agonie de douleurs, et mon coeur fut ressuscité.
Notre logis est tout étroit; nous y sommes les uns contre les autres; mon fils grandit pâle et faible. Nous n'avons pas assez d'espace ni d'air, mais nous nous trouvons bien ainsi; il nous plaît de nous serrer dans ce coin où nos âmes se touchent.
Il y a chez nous trois chambres: la mienne, où dort mon fils, celle où ma femme s'occupe de son ménage; nous y mangeons, et c'est là que le poêle s'allume l'hiver; celle enfin où Angèle brodait en chantant avec sa jolie voix si douce.
Celle-là n'a guère que quelques pieds carrés, mais elle est tout au coin de la rue, et il y vient un peu de soleil.