—Monsieur l'employé, dit gravement Jean-Pierre, ceux qui ont pris la peine de jouer cette audacieuse et lugubre comédie devaient avoir un grand intérêt à cela. Les pouvoirs qui enrôlent des gens comme Ézéchiel sont trompés deux fois: une fois par Ezéchiel, une fois par ceux qui trompent Ézéchiel. J'ai beaucoup travaillé hier. Les débris humains qu'on retrouve au quai de Béthune viennent des cimetières, audacieusement violés depuis plusieurs semaines. II y a là un parti pris de détourner l'attention. Paris contient en ce moment une vaste fabrique de meurtres, et le but de toutes ces momeries est de cacher le charnier qui dévore les cadavres des victimes.
—C'est votre avis, mon voisin? murmura Berthellemot. Je prends des notes. Le métier que vous faites doit porter un peu sur le cerveau.
Jean-Pierre montra du doigt l'aiguille qui marquait huit heures au cadran de la grosse montre.
—Le premier consul doit être rentré, murmura-t-il. Peut-être est-il en train de lire la lettre que je lui ai écrite aujourd'hui… Et, je ne vous me cache pas, monsieur l'employé, il y a déjà du temps que je vous aurais brûlé la politesse, si je n'attendais ici même la réponse du général Bonaparte.
Berthellemot fit un petit signe de tête à la fois sceptique et soumis.
Jean-Pierre continua.
—J'aurais beaucoup de choses à vous dire sur votre Ézéchiel et les derrières de sa boutique. Dieu merci, je commence à voir clair au fond de cette bouteille à encre; mais vous me prendriez pour un fou, de mieux en mieux, monsieur l'employé, et ce serait dommage. Vous ai-je parlé de l'abbé Martel?
—Non, de par tous les diables, mon voisin! grommela le secrétaire général, et votre façon de renseigner l'administration n'est pas des plus claires, savez-vous?
—C'est que je n'ai pas besoin de tout dire à l'administration, mon voisin; je compte bien agir un peu par moi-même. L'abbé Martel est un digne prêtre qui se trouve mêlé, à son insu, à quelque diabolique affaire. Je suis retourné à Saint-Louis-en-l'Ile aujourd'hui, et je l'ai demandé à la sacristie. On lui portait justement le viatique; il avait été frappé, dans la nuit, d'un coup de sang. J'ai pu pénétrer jusqu'à lui. Je l'ai trouvé paralysé et sans parole. Mais quand j'ai prononcé à son oreille certains noms, ses yeux se sont ranimés pour peindre l'horreur et la terreur.
—Quels noms, mon voisin?
—Entre autres, celui de la comtesse Marcian Gregoryi.