—Parole jolie, riposta bravement le secrétaire général, retrouvant un brin de courage tout au fond de sa détresse; destituez-moi seulement, et vous verrez si j'ai ma langue dans ma poche… J'ai pris des notes, Dieu merci… M. Fouché, pas plus tard qu'aujourd'hui, me faisait tâter par ce même Despaux…

Fouché était la terreur de tout ce qui tenait à la police. On savait qu'entre lui et le premier consul, c'était un peu une querelle de ménage, et que tôt ou tard la réconciliation devait venir.

M. Dubois fit quelques pas dans sa chambre.

—Retirez-vous, monsieur, dit-il d'un ton moins rogue. J'ai besoin d'être seul avec madame la comtesse, grâce à qui je vais accomplir un acte qui sera l'honneur de ma carrière publique… Nous traversons des conjonctures difficiles; vous avez fait une faute, tâchez de la réparer… Je vous charge de retrouver à tout prix ce Jean-Pierre Sévérin, qui est un effronté malfaiteur, et de vous emparer de lui mort ou vif… A ce prix, je vous laisse l'espoir de regagner ma confiance…

—Ah! monsieur le préfet!… s'écria Berthellemot les larmes aux yeux.

—Un dernier mot! l'interrompit Dubois, coupant court à cet attendrissement: je vous rends responsable de la vie du premier consul… Allez!

—Voilà comme nous les menons! dit-il en se rapprochant de la comtesse, dès que Berthellemot eut disparu derrière la porte refermée. Et il faut s'y prendre ainsi avec ces natures inférieures. Dieu seul et le chef de l'Etat peuvent mesurer la prodigieuse différence qui existe entre un préfet de police et un secrétaire général!

Berthellemot, cependant, partageait cet avis avec Dieu et le chef de l'Etat, mais il établissait la différence en sens contraire.

—Brute abjecte! pensait-il en rentrant, l'oreille basse dans son cabinet; misérable girouette tournant à tous les vents! J'aurai ta place ou je mourrai à la peine! Tout ce qui te donne un certain lustre, c'est moi qui l'ai fait! Moi, moi seul, qui suis autant au-dessus de toi que l'oiseau libre est au-dessus des volailles de nos basses-cours… Parole jolie, tu me payeras cela! et quand je serai à la tête de l'administration, l'univers entier aura de tes stupides nouvelles!

La chanson dit que les gueux sont des gens heureux et qu'ils s'aiment entre eux, mais elle n'entend point parler de ceux qui nous administrent.