Par le fait, dans la nuit plus noire, René disparaissait complètement an milieu du buisson où il s'était accroupi.
Il ne s'agissait plus de rêves. René recouvra aussitôt tout son sang-froid. Il n'avait pas d'armes. Il demeura immobile et attendit.
Les bruissements avaient cessé depuis quelques secondes, lorsqu'un cri de détresse, long et déchirant, retentit à sa gauche dans les groseilliers. René, pris à l'improviste, n'eut pas l'idée que ce pût être une ruse et se leva tout droit pour s'élancer au secours.
Il y eut un ricanement multiple dans les ténèbres, et un coup violent, assené sur la tête du jeune Breton, par derrière, le rejeta, étourdi, dans le buisson qu'il venait de quitter.
Pendant une seconde ou deux, au milieu d'un grand mouvement qui l'entourait, des figures inconnues dansèrent au-devant de son regard ébloui. Un flambeau se mit à courir, venant de la maison, dont la porte ouverte montrait de sombres lueurs.
Aux rayons apportés par ce flambeau, René vit une grande silhouette toute noire: un nègre de taille colossale, dont les yeux blancs luisaient.
Nous parlons au positif, parce qu'il serait monotone et impossible de raconter en gardant toujours la forme dubitative, mais il est certain que René doutait profondément du témoignage de ses sens.
Tout cela était désormais pour lui un invraisemblable cauchemar.
Chacun sait bien ce qui peut être vu dans le court espace de deux secondes, quand l'oeil troublé miroite et aperçoit tous les objets sous une forme fantastique. Il y avait ce nègre auquel on ne pouvait pas croire, un nègre à prunelles roulantes et à poignard affilé comme on en met à la porte des salons de cire. Il y avait un homme maigre et pâle, plus maigre et plus pâle qu'un cadavre; il semblait tout jeune et avait les cheveux blancs; il y avait un Turc, aux cheveux rasés sous son turban, et d'autres encore dont les physionomies et les costumes apparaissaient bizarres au point d'aller en dehors de la vraisemblance.
Rien de tout cela ne devait être réel, à moins que notre Breton ne fût tombé au milieu d'une mascarade.