[XVI]

Mémoires d'Échalot

«Voilà donc pourquoi je prends la plume, sachant écrire pas mal, par suite d'avoir été apprenti pharmacien dans mon adolescence, et, de fil en aiguille, divers autres états où il est bon d'avoir été à l'école, tel qu'agent d'affaires, etc., avant de passer modèle pour le torse, puis artiste en foire, et finalement associé de ma chère compagne Amandine, veuve légitime de M. Canada, ancien directeur, de laquelle j'aime à consigner ici ses vertus et qualités, attendant avec impatience de pouvoir lâcher définitivement la baraque, avec fortune faite, pour la conduire à l'autel, dans le double but de nous régulariser notre position civile et un autre projet que je marquerai ci-après plus au long.

«C'est parce que tous les tempéraments, même les mieux constitués, comme le mien et celui d'Amandine, étant sujets à périr avec le temps, je désire laisser derrière nous une trace palpable des événements qui ont amené, à la maison l'aisance et la bénédiction, sous la forme de notre première danseuse de corde, mademoiselle Saphir, élève de moi pour le maintien, de mademoiselle Freluche pour la danse et de Saladin pour les belles-lettres; à cette fin que si ses vrais père et mère vivent encore, elle puisse les retrouver par hasard et jouir de leur amitié dont elle est digne, quand même ça serait des têtes couronnées, marquis ou gros industriels.

«Auquel cas contraire que ses parents seraient malheureusement décédés dans l'intervalle, je révèle ici le second but de notre mariage à nous deux la veuve Canada, qui serait de légitimer ladite jeune personne, mademoiselle Saphir, d'en faire notre fille à chaux et à sable, solidement, avec tous les papiers, et unique héritière du magot qu'elle est la principale auteur que nous avons été susceptibles de l'amasser par notre économie.

«C'est de commencer par le commencement.

«Le lundi 30 avril 1852, huit heures du soir, nous arrêtâmes notre voiture, traînée par Sapajou, qui était notre cheval, déjà malade de l'affection vétérinaire, dont il est mort, sur la place de Maisons-Alfort, entre Charenton et Villeneuve-Saint-Georges, venant de Paris, place du Trône, foire au pain d'épice, destination Melun, pour la fête, avec permission des autorités.

«La veille on avait prononcé, moi et madame Canada, des paroles inconséquentes, analogues aux souhaits de la fable, sur la matière qu'on voudrait bien nous voir tomber du ciel une minette jolie comme les amours de Vénus et Paphos, à Cythère, pour la coller au balancier. On avait été écouté indiscrètement, non pas par l'oreille des fées, mais par une oreille plus fine encore, celle du jeune Saladin, premier avaleur de sabres et triangle dans la musique, fils naturel de Similor, mon ex-ami, inséparable jusqu'à la mort.

«J'en aurais long à dire sur ces deux-là, le père et l'enfant, dont les dévergondages nous ont causé les seuls désagréments sensibles de ma carrière: menteurs, grugeurs, voleurs, etc., mais je préfère ne pas ternir leur réputation qu'est le seul bien des personnes malaisées.