«Voilà, on se fait vieux, on joue de son reste, mais moi et Amandine on est unanime pour vouloir que notre dernière apparition dans Paris éblouisse la capitale. Nous en avons les moyens et rien ne sera négligé dans le but de laisser un souvenir célèbre parmi les artistes en foire. J'ai l'affiche toute prête à coller en ces termes:

«Mademoiselle Saphir, première danseuse du prestige d'élévation, supérieure à madame Saqui dans un genre nouveau, renonçant à ses succès de province après fortune faite, a bien voulu, d'après la demande générale des amateurs, donner, à Paris, douze représentations seulement, après quoi, prenant définitivement sa retraite à l'âge inusité de quinze ans passés, elle disparaîtra comme un météore.»

Fin des mémoires d'Échalot Échalot, que nous vîmes dans un autre récit réduit à cette extrémité de faire vacciner son nourrisson Saladin pour avoir trois francs à la mairie, ne se vantait point aujourd'hui: il avait bien réellement mis de côté plus de cent mille francs et son établissement, roulant vers Paris, excitait partout l'admiration sur son passage.

C'était un monument. Le pauvre bidet Sapajou, décédé à la peine, au temps de l'ancienne et misérable baraque, était remplacé par trois magnifiques chevaux de roulage qui traînaient une gigantesque voiture haute et large comme quatre omnibus. Sur le devant il y avait un vaste cabriolet où madame Canada, pomponnée de la façon la plus cossue, jouissait des agréments de la route en compagnie de son Échalot et des principaux patriciens de sa troupe.

Le fretin suivait à pied pour ne pas fatiguer les beaux percherons qui semblaient tout fiers de traîner un si considérable équipage.

Au centre de longueur de l'immense carriole, non loin de la cabine qui servait de retraite au couple Canada, il y avait un réduit charmant qui était le domaine particulier de mademoiselle Saphir.

Je dis charmant, parce que c'était Saphir elle-même qui en avait disposé le simple et frais arrangement.

Il y a des êtres privilégiés que la contagion du burlesque ne gagne jamais, comme il y a des choses assez poétiques, assez belles pour ne pas craindre le contact du ridicule.

Vous avez tous vu des roses dans les cheveux d'une femme lourde ou laide; la femme restait laide et lourde, et la rose n'en était pas moins belle. Vous avez tous admiré au fond, au plus profond d'un intérieur bourgeoisement comique, quelque jeune fleur animée, portant haut, sans le savoir, sa distinction native, svelte comme un rêve de Goethe, suave comme un soupir de Weber. Il faut un cadre la plupart du temps aux choses jolies; les choses belles valent indépendamment de ce qui les entoure et parfois même le caprice du contraste ajoute un charme imprévu à leur perfection.

La retraite de Saphir s'ouvrait sur le côté de la voiture par une petite fenêtre drapée de rideaux de soie. À l'intérieur, il y avait un lit, un petit divan, un métier à broder et une table avec quelques livres. À la cloison pendaient une paire de fleurets et une mandoline espagnole abondamment incrustée de nacre. Dans la ruelle du lit, on voyait une image de la Vierge.