Saphir avait bientôt seize ans, elle était grande, élancée, et, malgré son prodigieux talent de danseuse de corde que nous n'avons pas à nier, sa taille gardait cette grâce indolente qui semble exclure la violence des mouvements. Elle était belle à la fois ingénument et noblement; ses traits, d'une pureté admirable, avaient encore quelque chose des gaietés enfantines, et pourtant l'aspect général de sa physionomie laissait dans l'esprit une saveur rêveuse et même mélancolique.
Cela venait surtout de ses grands yeux bleus, profonds mais distraits, et qui semblaient regarder au-delà des choses de la vie.
Saphir dansait devant le public grossier de la foire depuis qu'elle se connaissait; elle n'éprouvait à cela ni plaisir ni honte. Madame Canada avait perdu beaucoup de peine à vouloir lui inculquer l'orgueil du succès. Pour les oreilles de notre belle Saphir, les applaudissements étaient un vain bruit, parce qu'elle ne s'était jamais montrée sans être applaudie.
Ainsi en avait-il été de ses charmes, malgré certains enseignements suggérés par le trop zélé Saladin, jusqu'à ce jour où le collège ecclésiastique du Mans avait loué la salle tout entière. Depuis ce jour-là Saphir n'ignorait plus sa beauté splendide, et quoiqu'il n'y eût rien en elle qui pût motiver l'accusation de coquetterie, elle tenait chèrement à sa beauté.
Nous expliquerons d'un mot le côté de sa nature qui se posait vis-à-vis du ménage Canada comme une impénétrable énigme. Saphir avait un secret depuis sa plus petite enfance; elle pensait à sa mère, non point à cause des souvenirs confus qui lui étaient restés après sa maladie, mais d'après des souvenirs nouveaux et en quelque sorte factices qui étaient l'œuvre du prévoyant Saladin.
Il ne faut pas oublier que, dès les premiers jours, Saladin avait été chargé de l'éducation intellectuelle de Saphir. Dès les premiers jours, Saladin avait conçu un plan qui ne manquait pas d'une certaine adresse, mais que les circonstances et l'aversion instinctive de la jeune fille devaient faire avorter.
Saladin était un homme d'affaires et non point du tout un séducteur. Il méprisait les vices de son père qui ne rapportaient rien et professait hautement cette théorie que tout péché doit profiter à la bourse ou à la position du pécheur.
—Le monde, disait-il, quand il était en humeur de philosopher, est plus grand que la baraque, mais tout pareil. La question est toujours d'avaler des sabres; seulement à la baraque ça rapporte trente sous par jour, et dans le monde on peut trouver par hasard une ferraille à manger qui vous fait tout d'un coup millionnaire.
Saladin s'était dit: mon histoire avec la petite m'a valu cent francs qui ont été mangés par papa Similor. Papa Similor me le payera, mais ce n'est pas la question. Le beau, ce serait de gagner une fortune avec le regain de l'affaire, en ramenant la petite à sa famille ou en l'exploitant de tout autre manière. On pourra voir.
La mère de Petite-Reine n'était pas riche, Saladin s'en doutait bien; mais il y avait un personnage qui l'avait frappé vivement et dont la mémoire restait en lui comme une promesse des contes de fées: c'était l'homme au teint basané, à la barbe noire, qui lui avait donné 20 francs, au guichet de la rue Cuvier.