Saladin regrettait amèrement de n'avoir pas fait affaire avec celui-là tout de suite.

Patient de caractère, trafiquant dans l'âme et sacrifiant résolument le présent au profit de l'avenir, Saladin regardait Petite-Reine comme un des mille et un semis qu'il mettait en terre au hasard pour les récoltes futures.

Il lui avait parlé de sa mère tout d'abord, c'est-à-dire aussitôt que l'enfant avait pu le comprendre; il l'avait fait mystérieusement, à mots couverts et calculés pour entretenir dans un état perpétuel d'éveil et de désir l'imagination de la fillette.

Il lui avait fait entendre que c'était là un grand secret, et il ne faut pas chercher ailleurs l'origine de la bizarre influence que Saladin avait gardée sur mademoiselle Saphir, malgré l'antipathie naturelle de la jeune fille.

Cette antipathie avait fait explosion un jour que Saladin, non point par galanterie, mais par intérêt, avait essayé d'aller trop loin et trop vite.

Ce fut la cause de son départ. Cette fois-là, comme il le dit lui-même à son père, il avait avalé le sabre de travers.

Chose singulière, le départ de Saladin avait laissé un grand vide dans l'existence de Saphir, mais ce vide pouvait s'exprimer par un mot qu'elle ne disait jamais qu'à elle-même: ma mère.

La grande voiture Canada roulait donc sur le chemin de Paris.

Le soleil s'en allait baissant sur la droite de la route, derrière les larges massifs de la forêt de Maintenon. C'était une chaude journée d'été; une pluie d'orage, qui avait abattu la poussière, laissait de brillantes gouttelettes aux feuillées de ronces qui bordaient les champs.

Mademoiselle Saphir était sur son petit divan, la tête appuyée sur sa main que baignaient les grandes masses de ses magnifiques cheveux blonds. À ses pieds gisait une broderie commencée qui avait glissé de ses genoux.