[XIX]
Le marquis Saladin
Saladin n'avalait plus de sabres autrement qu'au figuré. Il avait fait ses débuts sur ce grand théâtre où depuis si longtemps il rêvait sa place marquée. Il était—négociant—à Paris.
Les négociants comme lui abondent tellement dans la capitale des civilisations modernes que j'éprouve une sorte de pudeur à spécifier le commerce qu'il faisait.
Il était faiseur comme Mercadet, mais faiseur d'assez bas étage, et n'avait pu jusqu'à présent percer sa coque de coulissier.
Il était connu, pourtant, trop connu aux abords de la Bourse et devant le passage de l'Opéra, où ce Marseillais qui classe les petits loups-cerviers disait de lui:
—Il a du bagou, du feu; il piaffe bien, mais on dirait toujours qu'il avale des sabres.
Ce Marseillais a donné des surnoms à trente ou quarante diplomates véreux dans Paris. C'est sa spécialité. Le sobriquet d'avaleur de sabres, d'autant plus curieux que personne, sur le boulevard, n'avait connaissance de l'ancien métier de monsieur le marquis, lui resta.
J'avais oublié de dire que Saladin, par une de ces maladresses qui gâtent les habiletés de théâtre et de province, s'était fait marquis.
C'était de trop. Un marquis brocanteur n'inspire de confiance que quand il escamote des millions.