Mais il revenait le lendemain matin, et son jeune maître n'avait pas tout à fait mauvais cœur, puisqu'il le reprenait toujours.

D'autres fois, il est vrai, des fournisseurs entrant à l'improviste avaient surpris monsieur de Rosenthal et son Meyer assis à la même table et fumant et trinquant fraternellement.

Il en était ainsi ce soir—un soir du mois d'août 1866-, au moment où nous entrons dans le domicile modeste où végétait monsieur le marquis, en attendant l'immense héritage de ses pères.

C'était une chambre mansardée, située dans la rue Neuve-Saint-Georges et meublée assez proprement. Deux autres petites chambres complétaient un appartement de sept cents francs par an, sur le loyer duquel monsieur le marquis devait trois termes.

La table était servie, c'est-à-dire qu'il y avait sur un journal financier, servant de nappe, diverses bribes de charcuterie, un morceau de fromage, du pain et deux litres de vin sans bouchons.

Meyer-Similor mangeait, le marquis Saladin de Rosenthal se promenait lentement de long en large, les mains croisées derrière le dos.

C'était maintenant un homme de vingt-huit à trente ans, mais sa taille grêle lui gardait une apparence plus jeune; il était de ceux qui, plutôt grands que petits, n'ont pas l'air d'atteindre à la taille moyenne. Bien des gens l'auraient trouvé fort joli garçon; il avait des cheveux abondants, d'un noir luisant, qui coiffaient bien un front assez vaste et plus blanc que l'ivoire. Son nez était droit et mince, sa bouche trop large avait une certaine grâce dans le sourire, mais le regard de ses yeux, ronds comme ceux des oiseaux, produisait un effet pénible, aussi bien que la blancheur, particulière de sa peau, où nulle trace de barbe ne paraissait.

Quant à Similor, c'était toujours le même bonhomme à la physionomie naïve et futée, tout en même temps, et imperturbable dans le solide contentement qu'il avait de soi-même.

—Vois-tu, petiot, disait-il en broyant vigoureusement sa nourriture, rien ne m'ôterait de l'idée que tu as du talent, puisque tu es mon fils naturel, mais tu as manqué ton coup dans Paris depuis trois ans et plus, c'est certain. Nous sommes brûlés sans avoir travaillé; les gens me rient au nez quand je reprends la guitare de ta noble origine. Aurait mieux valu se faire tout uniment petit bourgeois et ne pas rester manchot.

Saladin arrêta sa promenade et fixa sur lui ses yeux ronds avec une expression de sincère mépris.