—J'ai mon idée, prononça-t-il tout bas.

Similor siffla un verre de vin bleu et se permit de hausser les épaules.

—J'ai mon idée, répéta Saladin qui fit un pas en avant. Il y a des gens forts, et il y a des mazettes, c'est connu. Tu as fait mille et un coups dans ta vie et tu es le dernier des derniers. Pourquoi?

Similor se redressa et ouvrit la bouche pour protester.

—Tais-toi! ordonna rudement Saladin. Tu as de l'esprit comme ceux de ton temps, pour dire des niaisoteries et faire rire les imbéciles; moi je suis de mon époque: un homme sérieux; je ne ferai jamais qu'une affaire, et cette affaire-là sera ma fortune.

Il tourna sur ses talons et se remit à marcher.

Similor, sans perdre une bouchée, le suivait du coin de l'œil. Sa physionomie était à peindre. On y eût trouvé de l'humilité parmi son orgueil et, au milieu de son mépris pour ce fanfaron qui venait de perdre trois années à s'efforcer vainement, je ne sais quelle attente involontaire et mystérieuse où il y avait une pointe d'admiration.

Il pensait:

—Étant tout petit, il avait des trucs étonnants, et si tout de même c'était la vérité qu'il manigance un grand mystère! N'empêche, reprit-il tout haut, que si on n'avait pas eu l'annuité des Canada, on se brosserait le ventre.

—On a l'annuité des Canada, répondit froidement Saladin, et c'est par moi qu'on l'a. Leur maison est solide; le mois dernier, au lieu de cent francs, j'ai touché vingt louis.