—Allons, dit-il, étouffant un soupir et faisant de son mieux pour sourire, tu es drôle tout de même, petiot, et j'avais aussi à ton âge le caractère d'un damné farceur. Attrape seulement les millions et puis nous verrons. Quelle place as-tu offerte à mademoiselle Saphir? Saladin réfléchissait.
—C'est une histoire à compartiments, murmura-t-il. Faut des mathématiques pour s'y retrouver, par moments. J'ai mon idée, claire comme un soleil, et puis il y a tant et tant de détails que tout à coup je m'y perds. On mange mal ici, c'est vrai, on boit de la piquette et on est logé comme des Auvergnats...
—En plus qu'on doit le loyer, insinua Similor.
—En plus qu'on doit le loyer, répéta Saladin, et pourtant j'ai arraché aux Canada, depuis trois ans, une quantité de dents qui t'étonnerait, ma vieille. En plus encore, sous l'apparence du chou blanc, j'ai réussi pas mal de brocantage dont le produit n'est pas entré à la maison.
—Où donc qu'il est le produit? demanda Similor, est-ce que tu aurais une affection en ville?
Son regard, qui raillait cette fois, caressait la joue imberbe de monsieur le marquis. Celui-ci ne broncha pas et répondit:
—Je ne sais pas trop si j'aime mademoiselle Saphir, ou si je la déteste. Depuis que le monde est monde, il n'y a jamais rien eu de si beau que cette gamine-là. La place que je lui ai offerte, la voici: fille d'une duchesse.
—Duchesse! comme nous sommes marquis?
—Fille unique d'une vraie duchesse avec plusieurs centaines de mille de livres de rentes.
—Et elle a refusé? demanda Similor sans trop d'étonnement.