—Toi, tu vas comprendre ça: il y a dans Paris une femme à qui j'ai volé son enfant pour cent francs; elle était dans ce temps-là très pauvre et pour ravoir sa fille elle ne pouvait donner que son sang.

—Et tu n'avais pas besoin de son sang, dit Similor en affectant de railler.

—Tais-toi, dit pour la troisième fois le jeune homme, dont la voix tremblait d'émotion, le hasard arrange des machines qu'on n'inventerait pas. La femme dont je parle a épousé un duc dix fois millionnaire. Depuis quatorze ans, dans la sphère nouvelle où la fortune l'a placée, elle n'a pas passé une heure sans songer à sa fille, sans chercher sa fille, sans promettre à Dieu, aux saints et aux hommes sa richesse et sa vie en échange de sa fille! C'est une passion, c'est une folie qui grandit avec le temps.

—Et Saphir est sa fille? demanda l'ancien saltimbanque qui ne respirait plus.

Le fiacre avait traversé le boulevard et s'engageait dans la rue de Richelieu. Au lieu de répondre, Saladin donna l'ordre au cocher d'arrêter.

—Si j'avais dit à Saphir: vous êtes sa fille, murmura-t-il, je n'avais plus rien pour la tenir... Non, j'ai dû chercher autre chose.

Il descendit et Similor le suivit.

Tous deux s'arrêtèrent devant un magasin de modes, situé non loin de la rue Saint-Marc.

—Regarde, dit Saladin, la troisième jeune personne à droite... la blonde... la vois-tu?

—Je la vois.