—J'ai déniché une dame qui a égaré un petit bracelet de trente sous, et ça me vaudra ma richesse.
Saladin, toujours en présence de son idée fixe, resta frappé de ce mot. Le soir, entre chien et loup, il alla chez la somnambule sous prétexte de lui rendre compte de ses achats et ventes.
La bonne femme était encore tout occupée de son aubaine.
—L'affaire est belle, dit-elle, quoique la dame soit venue en fiacre avec une manière d'échappé de collège, un mignon garçon, ma foi! nous avons des personnes qui ne détestent pas la jeunesse. Mais celle-ci est si jolie, si jolie!... Vous savez, pas d'âge, entre vingt-huit et trente-huit; on ne sait pas. Le jouvenceau s'appelle le comte Hector de Sabran.
—Et la dame? demanda Saladin à qui l'échappé de collège importait peu.
—Nisquette! répondit madame Lubin; ça ne donne pas volontiers son nom et son adresse. On doit revenir dans trois jours, et si j'avais quelque chose de nouveau auparavant, je dois le faire savoir au petit comte Hector, Grand-Hôtel, appartement n° 38. On a laissé trois louis.
Quand Saladin se trouva seul dans la rue après avoir quitté madame Lubin, il était ému comme à l'approche d'un grand événement. Il rentra chez lui et passa une nuit blanche à creuser son affaire, semblable à l'avocat qui repasse ses dossiers la veille de l'audience.
Le lendemain matin il sortit avec Similor, qui le questionna en vain sur sa préoccupation. Il ne lui dit pas une parole jusqu'à l'angle du boulevard et de la rue de la Chaussée-d'Antin. Arrivé là, il lui mit la main sur l'épaule.
—C'est pour monter une petite mécanique, commença-t-il d'un air dégagé. Ce n'est pas grand-chose, mais il faut que ce soit mené joliment. Tu vas entrer au Grand-Hôtel, ici près, et tu vas demander monsieur le comte Hector de Sabran.
—Monsieur le comte Hector de Sabran, répéta Similor pour se mettre le nom dans la tête.