«Au moment où je suis tombé sur vos traces, madame, Justine et moi nous étions sur le point de partir pour l'Allemagne. Mes amis ont en effet obtenu de Sa Majesté la révocation de la sentence d'exil lancée contre un enfant innocent, et si je ne suis pas sûr de recouvrer tous les biens de ma famille, j'ai du moins la certitude de procurer à ma jeune épouse, au sein de ma patrie, une existence honorable et indépendante.
Saladin arrondit son débit pour prononcer cette phrase fleurie. Il était manifestement content de lui-même et regardait madame de Chaves d'un air vainqueur.
Celle-ci, au contraire, semblait avoir perdu la profonde émotion qui l'avait agitée pendant la plus grande partie du récit. Ses beaux sourcils étaient froncés légèrement et les plis de son visage indiquaient le travail de la réflexion.
—J'ai dit! prononça pompeusement Saladin. Etes-vous contente de moi, madame?
Lily lui tendit la main de nouveau, mais évita de répondre à sa question.
—Monsieur le marquis, dit-elle, je serais malvenue à élever l'ombre d'un doute sur ce que vous venez de m'apprendre, mais je suis mère et mon trésor est entre vos mains; pardonnez-moi si j'attends avec quelque frayeur les conditions que, peut-être, vous voudrez m'imposer.
—Madame, répliqua Saladin avec une dignité de plus en plus marquée, ma vie entière répond à cette inquiétude. Je suis gentilhomme, il m'est pénible de vous le répéter, et à l'heure où j'épousais la pauvre orpheline, recueillie par moi sur la grande route, j'avais les moyens de donner à ma femme le pain de chaque jour et le respect de tous.
—Vous êtes un galant homme, monsieur le marquis, prononça doucement madame de Chaves, que dominait toujours une secrète préoccupation; m'est-il permis de vous interroger?
—Faites, madame, répliqua Saladin, cachant son trouble sous un redoublement de fierté.
Madame de Chaves sembla chercher ses paroles.