Saladin toise l'affaire

Il y avait un grand trouble dans l'esprit de notre ami Saladin, d'ordinaire si net et si calme. C'était un garçon intelligent, mais ce n'était pas un homme de génie. Il préférait les routes plates, quelques longues qu'elles fussent, à ces chemins abrupts où l'on est obligé de gravir et de bondir.

Il faut avoir les pieds bien plantés sur un terrain solide et ne subir aucun cahot pour avaler convenablement les sabres.

Il s'était bien attendu à modifier, selon les cas, la tournure élémentaire de sa grande idée, dont la forme suprême eût été son tranquille établissement à lui, le marquis Saladin, en qualité de gendre à l'hôtel de Chaves; mais il avait espéré cela comme on rêve, et ne s'était point fait faute d'attacher plusieurs autres cordes à son arc.

La découverte qu'il venait de faire: un pied d'Habit-Noir, marqué en creux dans le sable de son île, contrecarrait à la fois tous ses divers projets.

On ne peut rien piller, quand on entre le dernier dans une place saccagée.

Il éprouvait pour un peu cette lamentable déception de l'inventeur qui, venant prendre un brevet au ministère, trouverait une épure semblable à la sienne déposée dans les bureaux par autrui.

Et notez que les inventeurs ont tous des idées à la douzaine, tandis que notre malheureux Saladin n'en avait jamais enfanté qu'une.

—Madame, reprit-il, perdant sans le savoir son bel accent de fierté, je bénis la Providence qui m'a inspiré la pensée de multiplier les précautions. Il est impossible que vous ne m'ayez pas compris déjà. Toute cette enquête faite par moi n'avait qu'un but: connaître la position que votre fille retrouvée et reconnue aurait à l'hôtel de Chaves.

—J'ai compris, en effet, dit la duchesse, et j'ai répondu. N'avez-vous plus rien à me demander?