Vis-à-vis de cette porte une haute fenêtre donnait sur une ruelle déserte, mais, comme Ces Messieurs ne se rassemblaient jamais qu'après la nuit tombée, la fenêtre, toujours close, était en outre défendue par de forts volets.
Ces Messieurs n'étaient pourtant pas des conspirateurs. Les habitués de la salle commune les connaissaient fort bien et prenaient volontiers la demi-tasse avec eux; mais ils avaient des affaires à traiter qui ne regardaient qu'eux-mêmes, et ils se rassemblaient dans ce but. Rien de plus simple.
De compte fait, ils pouvaient être une douzaine. On ne les avait pas vus souvent réunis au grand complet. En tête des plus assidus était monsieur Jaffret ou mieux le bon Jaffret, propriétaire, rue de la Sorbonne, qui faisait un peu l'escompte, d'autres disaient l'usure. Il se rendait tous les après-midi au jardin du Luxembourg pour jeter de la mie de pain aux petits oiseaux, ce qui est, tout le monde vous l'affirmera, la preuve d'un excellent cœur.
Après lui, venait monsieur Comayrol, homme d'affaires, connu par ses lunettes d'or et sa brillante élocution méridionale, le Dr Samuel, philanthrope, qui soignait les pauvres, pourvu qu'on le payât, et un brave bonhomme, désigné sous le nom du «Prince», qui n'avait pas de profession connue.
Les autres allaient et venaient.
Les habitués de la salle commune et du billard à blouses appelaient la réunion de Ces Messieurs Le Club des Bonnets de soie noire, à cause du bon Jaffret et du Prince qui rabattaient volontiers cette coiffure commode sur leurs oreilles, dans la crainte des courants d'air.
Aucun des membres du Club des Bonnets de soie noire n'était jeune, mais Comayrol arborait des gilets d'étudiant et portait ses lunettes d'or d'un air vainqueur qui voulait dire: je suis loin d'avoir renoncé à plaire, et le joli vicomte Annibal Gioja, que nous avons omis de citer, avait des cheveux teints, plus noirs que l'aile du corbeau.
Il était environ sept heures du soir. Dans le petit salon réservé à Ces Messieurs, deux membres seulement du Club des Bonnets de soie noire étaient réunis, à savoir, le Prince, qui portait la coiffure sacramentelle et lisait le Journal des Villes et Campagnes en prenant son gloria, et le Dr Samuel qui ne prenait rien et tournait ses pouces à l'autre bout du divan.
Il est bon de dire tout de suite, afin que ce titre de Prince ne soit pas pris pour un sobriquet, que le bonhomme occupé à lire son journal était tout simplement le fils du malheureux Louis XVII.
Sa figure éminemment débonnaire et affectant la courbe bourbonienne aurait suffi à indiquer son illustre origine s'il n'eût porté, dans une vaste serviette qu'il avait toujours en poche, une collection de preuves à faire dresser les cheveux: lettres du pape, lettres de Louis-Philippe, lettres de M. le duc de La Rochefoucauld, lettres de la femme du geôlier Simon, lettres de Charles-Albert, lettres de Talleyrand, lettres de Chateaubriand, de Lamartine, du général Cavaignac, de monsieur Gisquet, lettres de tout le monde.