Guite devint aussitôt sérieuse.

—Déjà! murmura-t-elle.

Puis, après un silence:

—Comme ça, sans préparation, sans rien savoir?

—Il faut se mettre dans le vrai des choses, répondit froidement Saladin. Plus vous serez déconcertée, troublée, ahurie, mieux cela vaudra, ma fille. C'est le vrai.

—Mais enfin..., voulut objecter la fillette.

—C'est le vrai, réfléchissez: vous avez bien deviné un peu ce qu'est notre drame, quoique je vous aie tenue dans une ignorance nécessaire, et qui fera votre succès à la première représentation. Vous avez été enlevée à votre noble famille, voici quatorze ans, et vous en avez seize, un peu plus, un peu moins. Hier, vous ne saviez même pas cela; hier, vous saviez seulement... écoutez-moi bien, car c'est votre rôle, qu'un homme généreux, moi, le marquis de Rosenthal, dont vous avez payé la générosité par l'amour le plus tendre, vous recueillit sur une grande route où des saltimbanques, vos maîtres, vous avaient perdue. Vous pouviez alors avoir de six à sept ans. L'homme généreux vous éleva très bien. Il n'était pas riche; mais vous n'êtes pas sans savoir confusément qu'il remua ciel et terre pour retrouver vos parents.

—Et puis? dit Guite, voyant que son compagnon s'arrêtait.

—C'est tout, répondit Saladin; il ne retrouva pas vos parents et vous épousa pour vous donner une situation dans le monde.

—Alors, je suis mariée! s'écria la modiste qui retrouva un instant sa gaieté, mariée avec vous!