—Parce que, répondit-elle en baissant la voix, il y a un moment où mon rêve s'arrête. Je n'ai jamais pu aller au-delà. Je sais bien que vous m'aimez; pour le savoir, je n'ai pas eu besoin de l'entendre de votre bouche... mais vous êtes le comte de Sabran, et je suis mademoiselle Saphir.

Elle sentit sur sa main les lèvres d'Hector.

—Vous êtes mon amour, dit-il d'un accent plein de passion, vous êtes mon espoir et mon avenir tout entier. Ce que vous appelez votre rêve, c'est la réalité de notre vie. Rien ne l'arrêtera, ce rêve, je suis libre; mon père et ma mère sont morts.

—Ah!..., fit la jeune fille qui releva sur lui ses grands yeux pleins de larmes.

—Je suis libre, répéta Hector dont la voix s'animait; le monde est grand et il y a autre chose que l'Europe. Si vous craignez le passé de mademoiselle Saphir, Marie, un passé bien pur, mais qui, pour le vulgaire, pourrait être matière à raillerie, les biens de ma famille sont au Brésil. Dites un mot, je vous emmènerai, et nous creuserons ainsi l'abîme entre madame la comtesse de Sabran et celle que l'injustice du sort égara un instant si loin des brillants sentiers qui lui appartiennent.

Saphir ne répondit pas tout de suite; sa respiration était courte et pénible.

Dans le silence qui suivit et vers la partie de l'avenue qui tournait du côté de l'esplanade, ils entendirent tous deux un vague bruit.

Tous deux regardèrent. Ce pouvait être le vent, car les premières rafales d'un orage soulevaient en tourbillons la poussière et les feuilles sèches.

La nuit était de plus en plus sombre. On voyait seulement de distance en distance, sous les arbres, les pâles échappées de clarté qui venaient des becs de gaz.

Aussi loin que le regard de nos deux amants pouvait se porter, l'avenue était déserte.