—Maître, demanda Jaffret, puis-je faire une observation?

Saladin répondit par un signe de tête affirmatif.

—Annibal est un fin matois, dit le bonhomme, et il connaît aussi bien que nous. Les oreilles doivent lui tinter, en ce moment, comme s'il entendait ce que vous venez de nous dire.

—Vous craignez qu'il trahisse après avoir désobéi? demanda Saladin.

—Je crains que ce soit chose faite. La police est peut-être déjà à l'hôtel de Chaves.

Samuel, Comayrol et le Prince lui-même semblaient fort ébranlés par cette opinion.

—Mes frères, répondit Saladin, il se jouera plus d'un drame, cette nuit, à l'hôtel de Chaves; vous ne savez pas encore ce que je vaux. Monsieur le duc sera fort occupé, et l'on n'entendra guère au premier étage nos travailleurs du rez-de-chaussée. Quant au vicomte Annibal, il n'est pas homme à casser les vitres sans nécessité. Je l'ai vu aujourd'hui même et comme, par des motifs qui me regardent, j'avais complètement changé d'avis au sujet de la jeune fille dont il s'occupe, je lui ai donné à peu près carte blanche. En le jugeant d'après son caractère, il aura voulu gagner deux fois: d'abord le prix de l'enlèvement, ensuite sa part dans l'opération.

—Mais, dit Comayrol, si vous lui avez donné carte blanche, il n'a pas désobéi.

—Nous, de notre côté, poursuivit Saladin sans répondre, nous suivons l'antique usage de notre association. Pour tout crime, il faut un coupable. Annibal est tout rendu sur le théâtre du crime: je veux qu'il soit le coupable.

—Il parlera, s'écrièrent deux ou trois voix. Saladin repartit lentement: