—Je ne t'empêcherai jamais de les voir, ces braves gens, disait-elle. Ce n'est pas assez, cela; ils demeureront avec nous, ils seront toujours ton père et ta mère... et figure-toi que j'étais allée avant-hier soir avec Hector pour te voir danser. Quelle providence qu'Hector ait pu te rencontrer, t'aimer!

Et comme une larme, à ce nom, venait aux yeux de la jeune fille, madame de Chaves la sécha à force de baisers.

—Ne crains rien, ne crains, rien! dit-elle; Dieu est avec nous maintenant! il ne voudrait pas mettre une douleur parmi tant de joie. Nous allons retrouver Hector... l'aimes-tu bien?

Ceci fut murmuré d'une voix jalouse déjà. Elle sentit les lèvres froides de Saphir sur son front et la serra passionnément contre sa poitrine.

—Tu l'aimes bien! tu l'aimes bien! dit-elle. Tant mieux! si tu savais comme il t'aime, lui! J'étais sa confidente, et je le grondais d'adorer comme cela une... oh! je puis bien dire le mot, maintenant: une saltimbanque. Il me semble que je t'aime plus profondément à cause de cela... je ne t'aurais jamais vu danser, moi, car tu ne danseras plus... Mais tu l'aimeras mieux que moi, n'est-ce pas? il faut se résigner à cela.

—Ma mère! ma mère, murmurait Saphir, qui l'écoutait avec ravissement.

Je ne puis mieux exprimer la vérité qu'à l'aide de cette parole: Saphir écoutait madame de Chaves comme les mères écoutent le babil désordonné des chers petits enfants.

Les rôles étaient retournés. Madame de Chaves était l'enfant; il y avait en elle, à cette heure, l'allégresse turbulente du premier âge. Elle ne se possédait plus.

—Je vais être bien jalouse de lui, dit-elle, c'est certain. Heureusement qu'il était comme mon fils avant cela, je tâcherai de ne point vous séparer dans mon amour.

—Mais, s'interrompit-elle joyeusement, tu as donc été jalouse aussi, chérie? jalouse de moi, ce jour où nous nous rencontrâmes sur la route de Maintenon?