Philippe de Gonzague était l'aîné; le futur régent n'avait que vingt-quatre ans, et Nevers comptait une année de moins.

On doit penser combien l'idée d'avoir un gendre semblable flattait la vanité du vieux Caylus. Le bruit public accordait à Gonzague des biens immenses en Italie; de plus, il était cousin germain et seul héritier de Nevers, que chacun regardait comme voué à une mort précoce. Or, Philippe de Nevers, unique héritier du nom, possédait un des plus beaux domaines de France.

Certes, personne ne pouvait soupçonner le prince de Gonzague de souhaiter la mort de son ami; mais il n'était pas en son pouvoir de l'empêcher, et le fait certain est que cette mort le faisait dix ou douze fois millionnaire.

Le beau-père et le gendre étaient à peu près d'accord. Quant à Aurore, on ne l'avait même pas consultée. Système Verrous.

C'était par une belle journée d'automne, en cette année 1699. Louis XIV se faisait vieux et se fatiguait de la guerre. La paix de Ryswyck venait d'être signée; mais les escarmouches entre partisans continuaient aux frontières, et la vallée de Louron, entre autres, avait bon nombre de ces hôtes incommodes.

Dans la salle à manger du château de Caylus, une demi-douzaine de convives étaient assis autour de la table amplement servie. Le marquis pouvait avoir ses vices, mais du moins traitait-il comme il faut.

Outre le marquis, Gonzague et mademoiselle de Caylus, qui occupaient le haut bout de la table, les assistants étaient tous gens de moyen état et à gages. C'était d'abord dom Bernard, le chapelain de Caylus, qui avait charge d'âmes dans le petit hameau de Tarrides, et tenait en la sacristie de sa chapelle registre des décès, naissances et mariages; c'était ensuite dame Isidore du Mas de Gabour, qui avait remplacé dame Marthe dans ses fonctions auprès d'Aurore; c'était, en troisième lieu, le sieur de Peyrolles, gentilhomme attaché à la personne du prince de Gonzague.

Nous devons faire connaître celui-ci, qui tiendra sa place dans notre récit.

M. de Peyrolles était un homme entre deux âges, à figure maigre et pâle, à cheveux rares, à stature haute et un peu voûtée. De nos jours, on se représenterait difficilement un personnage semblable sans lunettes; la mode n'y était point. Ses traits étaient comme effacés, mais son regard myope avait de l'effronterie. Gonzague affirmait que M. de Peyrolles se servait fort bien de l'épée qui pendait gauchement à son flanc.

En somme, Gonzague le vantait beaucoup; il avait besoin de lui.