—Huit morts dans la douve!
—Sans compter les blessés.
—Ah! sandiéou! quelle grêle de horions! C'était beau à voir. Et quand je pense que, si nous avions pris franchement notre parti, comme des hommes, si nous avions jeté l'argent reçu à la tête de ce Peyrolles pour nous mettre derrière Lagardère, Nevers ne serait pas mort! C'est pour le coup que notre fortune était faite!
—Oui, dit Passepoil avec un gros soupir, nous aurions dû faire cela!
—Ce n'était pas assez que de mettre des boutons à nos lames... il fallait défendre Lagardère... notre élève chéri...
—Notre maître! fit Passepoil en se découvrant d'un geste involontaire.
Le Gascon lui serra la main, et tous deux restèrent un instant pensifs.
—Ce qui est fait est fait, dit enfin Cocardasse. Je ne sais pas ce qui t'est arrivé depuis; mais, moi, ça ne m'a pas porté bonheur... Quand les coquins de Carrigue nous chargèrent avec leurs carabines, je rentrai au château... Tu avais disparu... Au lieu de tenir ses promesses, le Peyrolles nous licencia le lendemain, sous prétexte que notre présence dans le pays confirmerait des soupçons déjà éveillés. C'était juste. On nous paya tant bien que mal. Nous partîmes. Je passai la frontière, demandant partout de tes nouvelles, chemin faisant. Rien!... Je m'établis d'abord à Pampelune, puis à Burgos, puis à Salamanque. Je descendis sur Madrid...
—Bon pays pourtant!...
—Le stylet y fait tort à l'épée; c'est comme l'Italie, qui, sans cela, serait un vrai paradis... De Madrid, je passai à Tolède, de Tolède à Ciudad-Réal; puis, las de la Castille, où je m'étais fait malgré moi de mauvaises affaires avec les alcades, j'entrai dans le royaume de Valence... Capédébiou! j'ai bu du bon vin de Majorque à Ségorbe... mais il coûte cher!... Je m'en allai de là pour avoir servi un vieux licencié qui voulait se défaire d'un sien cousin... La Catalogne vaut aussi son prix... Il y a des gentilshommes tout le long des routes entre Tortose, Tarragone et Barcelone... mais bourses vides et longues rapières... Enfin, j'ai repassé les monts... Je n'avais plus un maravédis. J'ai senti que la voix de la patrie me rappelait... Voilà mon histoire.