Le coup n'avait pas porté. Pourquoi?—Gonzague eut peur.

—Il faut maintenant, reprit-il en faisant appel à tout son sang-froid,—il faut, messieurs, malgré ma vive répugnance, que je vous parle de moi... Après mon mariage, sous le règne du feu roi, le parlement de Paris, à l'instigation de feu M. le duc d'Elbeuf, oncle paternel de notre malheureux parent, rendit, toutes chambres assemblées, un arrêt qui suspendait indéfiniment (sauf les limites posées par la loi) mes droits à l'héritage de Nevers. C'était sauvegarder les intérêts de la jeune Aurore de Nevers, en cas qu'elle fût encore de ce monde: je fus bien loin de m'en plaindre. Mais cet arrêt, messieurs, n'en a pas moins été la cause de mon profond et incurable malheur...

Tout le monde redoubla d'attention.

—Écoutez! écoutez! fit-on sur les petits bancs.

Un coup d'œil de Gonzague venait d'apprendre à Oriol, Gironne et compagnie, que c'était là l'instant critique.

—J'étais jeune encore, continua Gonzague,—assez bien en cour... riche, très-riche déjà... ma noblesse était de celle qu'on ne conteste point... j'avais pour femme un trésor de beauté, d'esprit et de vertus... Comment échapper, je vous le demande, aux sourdes et lâches attaques de l'envie? Sur un point j'étais vulnérable: le talon d'Achille?—L'arrêt du parlement avait fait ma position fausse, en ce sens que, pour certaines âmes basses, pour ces cœurs vils dont l'intérêt est le seul maître, il semblait que je devais désirer la mort de la jeune fille de Nevers...

On se récria, surtout au banc Oriol.

—Eh! messieurs! fit Gonzague avant que M. de Lamoignon eût imposé silence aux interrupteurs,—le monde est fait ainsi... nous ne changerons pas le monde... j'avais intérêt... intérêt matériel... donc je devais avoir une arrière-pensée... La calomnie avait beau jeu contre moi... la calomnie ne se fit pas faute d'exploiter le filon!... un seul obstacle me séparait d'un immense héritage... Périsse l'obstacle!... Qu'importe le long témoignage de toute une vie pure!... On me soupçonna des intentions les plus perverses... les plus infâmes!... on mit (je dois tout dire au conseil) on mit la froideur, la défiance, presque la haine entre madame la princesse et moi... on prit à témoin cette image en deuil qui orne la retraite d'une sainte femme..., on opposa au mari vivant l'époux mort... et pour employer un mot trivial, messieurs, un pauvre mot qui est l'expression du bonheur des humbles,—hélas! ce qui ne semble pas fait pour nous autres qu'on appelle grands, on troubla, on empoisonna, on perdit mon ménage...

Il appuya fortement sur ce mot.

—Mon ménage, entendez-vous bien? mon intérieur, mon repos, ma famille, mon cœur... Oh! si vous saviez quelles tortures les méchants peuvent infliger aux bons!... si vous saviez les larmes de sang qu'on pleure en invoquant la sourde providence... si vous saviez!... je vous affirme ceci sur mon honneur et sur mon salut... je vous le jure!... j'aurais donné mes titres... j'aurais donné mon nom... j'aurais donné ma fortune pour être heureux à la façon des petites gens qui ont un ménage!... c'est-à-dire une femme dévouée... un cœur ami et toujours prêt à recevoir le saint épanchement..., des enfants qui vous aiment et qu'on adore... la famille... enfin la famille, cette parcelle de félicité céleste que Dieu bon laisse tomber parmi nous!