La rue devait garder le nom de Richelieu; la ferme, sur les terrains de laquelle s'élève maintenant le plus brillant quartier de Paris, baptisa longtemps l'arrière-façade de l'Opéra; le palais seul n'eut point de mémoire.
Tout battant neuf, il échangea son titre de Cardinal pour un titre plus élevé encore. Richelieu dormait à peine dans la tombe, que sa maison s'appelait déjà le Palais-Royal.
Il aimait le théâtre, ce terrible prêtre! on pourrait presque dire qu'il bâtit son palais pour y mettre des théâtres. Il en fit trois, bien qu'à la rigueur, il n'en fallût qu'un pour représenter sa chère tragédie de Mirame, fille idolâtrée de sa propre muse.
Elle était en vérité trop lourde pour exceller au jeu des vers, cette main qui trancha la tête du connétable de Montmorency. Mirame fut représentée devant trois mille fils et filles des croisés qui eurent bien le cœur d'applaudir. Cent odes, autant de dithyrambes, le double de madrigaux tombèrent le lendemain en pluie fade sur la ville, célébrant les gloires du redoutable poëte,—puis, tout ce lâche bruit se tut.—On parla tout bas d'un jeune homme qui faisait aussi des tragédies, qui n'était pas cardinal et qui s'appelait Corneille.
Un théâtre de deux cents spectateurs, un théâtre de cinq cents, un théâtre de trois mille, Richelieu ne se contenta pas à moins. Tout en suivant la politique pittoresque de Tarquin, tout en faisant tomber systématiquement les têtes effrontées qui dépassaient le niveau, il s'occupait de ses décors et de ses costumes comme un excellent directeur qu'il était.—On dit qu'il inventa la mer agitée qui fait vivre maintenant dans le premier dessous tant de pères de famille, les nuages de gaze, les rampes mobiles et les praticables.—Il imagina lui-même le ressort qui faisait rouler le rocher de Sisyphe, fils d'Éole, dans la pièce de Desmarets.
On ajoute qu'il tenait bien plus à ces divers petits talents, y compris celui de danseur, qu'à sa gloire politique: c'est la règle.
Néron ne fut point immortel, malgré ses succès de joueur de flûte. Richelieu mourut. Anne d'Autriche et son fils Louis XIV vinrent habiter le Palais-Cardinal. La Fronde fit tapage autour de ces murailles toutes neuves. Mazarin, qui ne faisait point de tragédies, écouta plus d'une fois, riant sous cape et tremblant à la fois, les grands cris du peuple ameuté sous ses fenêtres.
Mazarin avait pour retraite les appartements qui servirent plus tard à Philippe d'Orléans, régent de France. C'était l'aile orientale, ayant retour sur la galerie actuelle des Proues, vers la cour des Fontaines.
Il était là au printemps de l'année 1640, quand les frondeurs pénétrèrent de force au Palais, pour se bien assurer par eux-mêmes qu'on ne leur avait point enlevé le jeune roi. Un tableau de la galerie du Palais-Royal représente ce fait et montre Anne d'Autriche, soulevant, en présence du peuple, les langes de Louis XIV enfant.
A ce sujet, on rapporte un mot de l'un des petits-neveux du régent, le roi des Français Louis-Philippe. Ce mot va bien au Palais-Royal, qui est un monument sceptique, charmant, froid, sans préjugés, un esprit fort en pierres de taille qui se planta sur l'oreille la cocarde de Camille Desmoulins, mais qui caressa les cosaques: ce mot va bien aussi à la race de l'élève de Dubois, le plus spirituel prince qui ait jamais perdu le temps et l'or de l'État à faire orgie.