»Le bossu vient chez nous à toute heure, c'est-à-dire chez Henri, dans l'appartement du premier étage. On le voit entrer et sortir: les gens du quartier le regardent un peu comme un lutin.
»Jamais on n'a vu Henri et lui ensemble, et ils ne se quittent pas.
»Tel est le mot des commères de la rue du Chantre.
»Par le fait, jamais liaison ne fut plus bizarre et plus mystérieuse. Nous-mêmes, j'entends Françoise, Jean-Marie et moi, nous n'avons jamais aperçu réunis ces deux inséparables. Ils restent enfermés des journées entières dans la chambre du haut; puis l'un d'eux sort, tandis que l'autre reste à la garde de je ne sais quel trésor inconnu.
»Cela dure depuis quinze grands jours que nous sommes arrivés, et, malgré les promesses d'Henri, je n'en sais pas plus qu'à la première heure.
»Je voulais donc vous dire: le bossu vint voir Henri l'autre soir; il ne ressortit point. Toute la nuit, ils restèrent enfermés ensemble. Le lendemain Henri était plus triste. En déjeunant, la conversation tomba sur les grands seigneurs et les grandes dames. Henri dit avec une amertume profonde:
»—Ceux qui sont placés trop haut ont le vertige. Il ne faut pas compter sur la reconnaissance des princes... Et d'ailleurs, s'interrompit-il en baissant les yeux, quel service peut-on payer avec cette monnaie odieuse: la reconnaissance?... Si la grande dame pour qui j'aurais risqué mon honneur et ma vie ne pouvait pas m'aimer,... parce qu'elle serait en haut et moi en bas,... je m'en irais si loin que je ne saurais même pas si elle m'insulte de sa reconnaissance!
»Ma mère, je suis sûre que le bossu lui avait parlé de vous.
»Oh! c'est que c'est bien vrai! Il a risqué pour votre fille son honneur et sa vie. Il a fait plus, beaucoup plus: il a donné à votre fille dix-huit années de sa fière jeunesse.
»Avec quoi payer cette largesse inouïe?