Gonzague lui tendit la main. Le bossu la baisa, mais ses lèvres frémirent:
Il poursuivit d'un ton si étrange, que nos roués perdirent leur gaieté:
—Curieux, ambitieux, amoureux... qu'importe le nom du mal... la mort est la mort, qu'elle vienne par la fièvre, par le poison, par l'épée.
Il secoua tout à coup son épaisse chevelure, et son regard brilla.
—L'homme est petit, dit-il, mais il remue le monde!... Avez-vous vu parfois la mer, la grande mer en fureur? Avez-vous vu les vagues hautes jeter follement leur écume à la face voilée du ciel?... Avez-vous entendu cette voix rauque et profonde, plus profonde et plus rauque que la voix du tonnerre lui-même... C'est immense, c'est immense!... Rien ne résiste à cela, pas même le granit du rivage qui s'affaisse de temps en temps, miné par la rude sape du flot... je vous le dis et vous le savez: c'est immense!... Eh bien, il y a une planche qui flotte sur un gouffre, une planche frêle qui tremble et gémit... sur la planche, qu'est-ce? Un être plus frêle encore qui paraît de loin plus chétif que l'oiseau noir du large... et l'oiseau a ses ailes... un être... un homme... il ne tremble pas... je ne sais quelle magique puissance est sous sa faiblesse... elle vient du ciel... ou de l'enfer... l'homme a dit, ce nain tout nu, sans serres, sans toison, sans ailes, l'homme a dit: Je veux; l'océan est vaincu!...
On écoutait—le bossu, pour tous ceux qui l'entouraient, changeait de physionomie.
—L'homme est petit, reprit-il, tout petit!... Avez-vous vu parfois la flamboyante chevelure de l'incendie? le ciel de cuivre où monte la fumée comme une coupole épaisse et lourde?... Il fait nuit, nuit noire... mais les édifices lointains sortent de l'ombre à cette autre et terrible aurore... les murs voisins regardent, tout pâles... La façade, avez-vous vu cela? C'est plein de grandeur et cela donne le frisson; la façade, ajourée comme une grille, montre ses fenêtres sans châssis, ses portes sans vantaux, tout ouvertes comme des trous derrière lesquels est l'enfer,—et qui semblent la double ou triple rangée de dents de ce monstre qu'on appelle le feu!... Tout cela est grand aussi, furieux comme la tempête, menaçant comme la mer. Il n'y a pas à lutter contre cela, non! Cela réduit le marbre en poussière, cela tord ou fond le fer, cela fait des cendres avec le tronc géant des vieux chênes... Eh bien! sur le mur incandescent qui fume et qui craque, parmi les flammes dont la langue ondule et fouette, couchée par le vent complice, voici une ombre, un objet noir, un insecte, un atome... c'est un homme... il n'a pas peur du feu... pas plus du feu que de l'eau... il est le roi... il dit: Je veux!... Le feu impuissant se dévore lui-même et meurt!
Le bossu s'essuya le front. Il jeta un regard sournois autour de lui et eut tout à coup ce petit rire sec et crépitant que nous lui connaissons.
—Eh! eh! eh! eh!... fit-il tandis que son auditoire tressaillait; jusqu'ici j'ai vécu une misérable vie... hé! hé! hé!... Je suis petit, mais je suis homme!... Pourquoi ne serais-je pas amoureux, mes bons maîtres? Pourquoi pas curieux? pourquoi pas ambitieux?... Je ne suis plus jeune... Je n'ai jamais été jeune... Vous me trouvez laid, n'est-ce pas?... J'étais plus laid encore autrefois... C'est le privilége de la laideur: l'âge l'use comme la beauté... Vous perdez, je gagne... dans le tombeau, nous serons tous pareils.
Il ricana en regardant tour à tour chacun des affidés de Gonzague.