—Quelque chose de pire que la laideur, reprit-il, c'est la pauvreté... J'étais pauvre... je n'avais point de parents... je pense que mon père et ma mère ont eu peur de moi le jour de ma naissance et qu'ils ont mis mon berceau dehors... Quand j'ai ouvert les yeux, j'ai vu le ciel gris sur ma tête, le ciel qui versait de l'eau froide sur mon pauvre petit corps tremblotant... Quelle femme me donna son lait?... Je l'eusse aimée... ne riez plus!... S'il est quelqu'un qui prie pour moi au ciel, c'est elle... La première sensation dont je me souvienne, c'est la douleur que donnent les coups... Ainsi appris-je que j'existais: par le fouet qui déchira ma chair... Mon lit, c'était le pavé... Mon repas, c'était ce que les chiens repus laissaient au coin de la borne... Bonne école, messieurs, bonne école!... Si vous saviez comme je suis dur au mal!... Le bien m'étonne et m'enivre comme la goutte de vin monte à la tête de celui qui n'a jamais bu que de l'eau!
—Tu dois haïr beaucoup, l'ami! murmura Gonzague.
—Eh! eh!... beaucoup... oui, monseigneur... J'ai entendu çà et là des heureux regretter leurs premières années... Moi, tout enfant, j'ai eu de la colère dans le cœur... Savez-vous ce qui me faisait jaloux? C'était la joie d'autrui... Les autres étaient beaux, les autres avaient des pères et des mères... Avaient-ils du moins pitié, les autres, de celui qui était seul et brisé? Non... tant mieux! ce qui a fait mon âme, ce qui l'a durcie, ce qui l'a trempée, c'est la raillerie et c'est le mépris... Cela tue quelquefois... cela ne m'a pas tué... la méchanceté m'a révélé ma force... une fois fort, ai-je été méchant?... Mes bons maîtres... ceux qui furent mes ennemis ne sont plus là pour le dire!
Il y avait quelque chose de si étrange et de tellement inattendu dans ces paroles, que chacun faisait silence. Nos roués, saisis à l'improviste, avaient perdu leurs sourires moqueurs. Gonzague écoutait, attentif et surpris.
L'effet produit ressemblait au froid que donne une vague menace.
—Dès que j'ai été fort, poursuivit le bossu, une envie m'a pris: j'ai voulu être riche... Pendant dix ans, peut-être plus, j'ai travaillé au milieu des rires et des huées... le premier denier est difficile à gagner, le second moins, le troisième vient tout seul... Il faut douze deniers pour faire un sou tournois, vingt sous pour faire une livre... J'ai sué du sang pour conquérir mon premier louis d'or... je l'ai gardé... Quand je suis las et découragé, je le contemple... Sa vue ranime mon orgueil... c'est l'orgueil qui est la force de l'homme.
Sou à sou, livre à livre, j'amassais. Je ne mangeais pas à ma faim; je buvais mon content parce qu'il y a de l'eau gratis aux fontaines... J'avais des haillons, je couchais sur la dure... Mon trésor augmentait... J'amassais, j'amassais toujours!
—Tu es donc avare! interrompit Gonzague avec empressement, comme s'il eût eu intérêt ou plaisir à découvrir le côté faible de cet être bizarre.
Le bossu haussa les épaules.