Mais il se trouva que M. de Soleyrac attendait le grade de maréchal de camp depuis trop longtemps, qu'il avait reçu trop de promesses, qu'il n'y comptait plus et qu'il était porté naturellement de sympathie pour les Montcalm, les Bussy, les Dupleix: pour tous ceux enfin qui ne plaisaient point à M. le duc.

Ruremonde n'est pas bien loin de Klostercamp; M. de Soleyrac se fit une maligne joie de rendre visite à son ancien voisin du Cloître revenu de son expédition de Paris, aussi souvent que les circonstances le permettaient, et d'emmener toujours Nicolas, qui se trouvait ainsi ne point faire ses excursions en dehors du service.

Il arriva en même temps que Joseph Dupleix apprit, peut-être par les soins de Nicolas, que le ministre tout puissant daignait apporter des obstacles à l'idylle matrimoniale nouée entre le même Nicolas et la belle Jeanneton de Vandes.

Vous ne vous étonnerez pas si je vous dis que le bonhomme Joseph haïssait M. le duc du meilleur de son cœur. C'était la robuste rancune de l'homme fort contre l'obstacle qu'il juge vil et qui fit pourtant trébucher son élan. Aussitôt que Dupleix eut découvert la mauvaise volonté du ministre, il devint fanatique partisan de l'union qu'il avait d'abord repoussée.

D'autre part, le vent qui soufflait du Vigan devint un peu plus favorable. Dans un héritage que fit le vieux M. d'Assas, se trouvèrent comprises deux douzaines d'actions de la compagnie qui ne valaient pas cher. Il s'informa. On lui dit que M. de Choiseul ruinait de parti pris les affaires de l'Inde et que les basses rancunes des directeurs de la compagnie ne l'aidaient que trop dans ce méfait; mais que si on laissait seulement agir ce diable à quatre de Dupleix, les deux douzaines de chiffons sans valeur deviendraient une superbe fortune.

Tron dé Tarascon! connaissez-vous les héritiers du Languedoc? Chacun d'eux vaut trois héritiers de Normandie. Le bon M. d'Assas, retourné de bout en bout, brûla ce qu'il avait adoré et adora ce qu'il avait brûlé. Dupleix prit des rayons dans ses rêves, et quand le chevalier lui écrivit une lettre respectueuse, mais ferme, pour réclamer son consentement au mariage, le brave gentilhomme répondit quatre pages sur grand papier, qui contenaient, entre autres choses raisonnables les sentences suivantes: «Tout ce qui reluit n'est pas or. Monseigneur mon cousin de Choiseul a eu la bonté de me faire beaucoup de promesses qu'il n'a point tenues, et après tout j'hésite à blâmer les pères Jésuites de n'avoir point voulu compromettre les sacrements avec cette Pompadour, notoirement impénitente, et qui pourrait bien être la femelle de Satan. On parle beaucoup de cela chez nous. Est-ce vrai que les pères, si on les chasse, emporteront avec eux dix-sept cents millions en lingots, reliques et perles fines, et qu'ils excommunieront le roi? Je serais bien aise aussi de savoir s'il est authentique que cette Pompadour ait mis en gage trois gros diamants de la couronne pour acheter de la fraîcheur. Mme ta mère penche vers la compagnie de Jésus: mais ton frère Philippe tient pour la philosophie, ayant appris par notre chirurgien qu'en disséquant les corps morts à la salle d'anatomie, on ne trouve jamais d'âme dedans. Moi, je ne suis pas entièrement fixé: M. mon père allait à la messe, et je fais de même, quoique notre curé ait le caractère bourru; mais pour ce qui est de l'âme, il dit que si on n'en trouve point dans les cadavres, c'est qu'elle a déménagé à temps pour s'en aller au ciel, dans le purgatoire ou en enfer, selon que le défunt a jugé bon de se conduire. À cela, je vois quelque apparence, puisque si l'âme était dans le cadavre, le cadavre, vivant comme toi et moi, ne souffrirait point les privautés des gâte-chair qui les dissèquent. Mais, d'autre part, comment les Pères peuvent-ils déménager dix-sept cents millions d'épargnes privées, quand moi qui suis de noblesse, j'ai tant de peine à nouer les deux bouts! Philippe dit qu'ils usent de maléfices et qu'ils ont trouvé derrière l'équateur, plus loin que l'Amérique, un pays plein de perroquets où les sauvages ne mangent pas d'ail et rendent de l'or. Je ne vais pas contre; mais vivre sans ail ne me paraît point naturel. Philippe a de l'instruction plus qu'il ne faut pour un gentilhomme, et il en abuse... De tout quoi, en passant, je t'ai voulu entretenir pour arriver à ton mariage, qui va sur des roulettes par le motif que feu ta cousine Anillou a décédé le mois passé, en son âge de 22 ans et quatre mois, n'étant pas née viable pour plus longtemps, à cause de son infirmité, et a testé en ta faveur, selon la due forme, sous condition que tu ne l'oublieras point dans tes prières. Il n'y avait pas beaucoup à prendre d'ailleurs, ne t'inquiète point; Mme ta mère l'a dépensé vivement, avec l'espoir que tu as assez de ta paye, et qu'on te rembourserait sur les actions de la compagnie, quand M. le marquis Dupleix (à qui nos civilités, comme de juste) les aura fait remonter suffisamment; ce pourquoi, dans ton contrat, tu peux glisser une clause stipulant que ledit M. Dupleix nous fera payer les premiers. C'est un homme extraordinaire, et Mme la marquise Dupleix (à qui tous nos hommages, bien entendu) a de certains traits dans sa vie qui font penser à Jeanne d'Arc. Nous aurons du plaisir à les voir tous les deux. Quel pays, que cette Inde, mon ami! Si ce n'était pas si loin, on y ferait bien un voyage, car nous en sommes copropriétaires pour vingt-quatre parts, et victimes de toutes les lâchetés, bévues, maladresses, trahisons amoncelées en tas par je sais bien qui. Je ne suis déjà pas si sûr que nous soyons parents de ces Choiseul, et encore ce ne serait que par ma femme. On dit que Bouche-en-cœur branle dans le manche, entre ses trois ministères: s'il tombe, il n'a pas besoin de venir me chercher pour le relever. Vaya-*dioux! sans ce prestolet, les actions vaudraient le triple!... Et Mme ta mère, aussi bien que moi, donne volontiers son consentement à ton mariage.»

Le jour où cette remarquable lettre arriva au camp de Ruremonde, il y avait une grande nouvelle qui courait. M. le maréchal de Contades allait prendre le commandement des deux armées et marquer un sérieux mouvement d'offensive. On était au printemps de l'année 1760. Le 11 mai, Nicolas obtint la permission de se rendre tout seul à Klostercamp pour célébrer ses fiançailles et faire en même temps ses adieux, car il allait être pris pour plusieurs mois, les travaux de cette campagne devant durer, selon l'apparence, autant que la belle saison.

Il y avait bien de la tristesse du Cloître quand le chevalier arriva, porteur de la bonne nouvelle. Depuis la blessure qu'il s'était faite chez la veuve Homayras, à l'auberge des Trois Marchands, Joseph Dupleix ne s'était jamais entièrement relevé; mais on peut dire qu'il souffrait surtout d'une autre blessure: la perte de ses espérances, qui allaient s'égrainant une à une comme les perles d'un collier dont le fil est rompu. Les dernières dépêches de l'Inde étaient lamentables. Bussy, beau comme un lion aux abois, se mourait de ses victoires, dont le stérile miracle épuisait ses ressources et décimait son armée. Lally lui-même n'avait plus que le sombre courage du désespoir. Il se croyait au comble du malheur, il se trompait; M. de Choiseul, plus implacable que les Anglais, lui réservait l'échafaud.

Car ce fut lui, ce duc et pair, qui montra d'avance et le premier aux philosophes de 93 comment on coupe la tête aux martyrs!

La marquise Dupleix languissait; Mme de Bussy, reléguée tout au fond de son deuil, vivait de larmes. Pour soutenir, pour relever et réchauffer tous ces désespoirs, il n'y avait que Jeanneton, enfiévrée de courage et prodiguant à ceux qu'elle aimait son corps et son cœur. Littéralement, le vieillard et les deux pauvres femmes n'avaient, pour éclairer leur nuit, que son cher et pur sourire.