Dès la seconde heure du voyage, Nicolas avait laissé de côté ces lugubres choses pour revenir à des pensées plus riantes, et quand il passa sous les murs de Gueldre, il entonna une chanson de la langue des Félibres, dont tous les vers rimaient joyeusement en ou. Il ne songeait plus qu'à la campagne prochaine et à son mariage, qu'on célébrerait au retour.

À moitié du chemin, entre Meurs et Ruremonde, comme il entrait dans les oseraies qui côtoient la Meuse, il fut arrêté par un «Qui vive?» C'était son régiment en marche pour la Westphalie et formant l'avant-garde du corps de M. de Castries, qui allait passer le Rhin à Wesel pour mettre le siège devant Munster.

La chanson commencée dans la solitude, il l'acheva à la tête de sa compagnie, car une joie folle régnait parmi tous ces soldats, harassés de repos, et l'on ne parlait de rien moins que de marcher tout d'une traite jusqu'à Sans-Souci, pour voir le fameux moulin philosophique, tant célébré par nos confiseurs de vaudevilles.

Bien entendu, nous ne raconterons point cette campagne brillante, mais inutile, qui réunit les deux armées françaises sous le commandement du maréchal de Broglie. Le grand Frédéric eut peur. Il jouait ici sa couronne à quitte ou double.

Beau joueur qui dépensait sans compter les prodiges de son génie militaire, et qui trouvait encore le temps, entre deux batailles, l'une gagnée, l'autre perdue, de griffonner les plus détestables vers que jamais poète amateur ait perpétrés!

Il reculait, malgré ses triomphes personnels. Un instant, acculé dans la Saxe, en face des Autrichiens vainqueurs, il put croire que tout était perdu en apprenant que Berlin avait ouvert ses portes à l'armée russe. Les Français, maîtres de tout la Westphalie, tenaient Minden et s'apprêtaient à franchir la ligne du Weser.

Jamais, même avant le va-tout de Rosbach, Frédéric ne s'était trouvé dans des circonstances plus désespérées.

Ce fut alors que le prince Ferdinand de Brunswick, pour venir en aide à son royal allié, tenta une diversion sur les derrières de l'armée française et mit le siège devant Wesel, en même temps que les Anglais annonçaient bruyamment une descente à Anvers.

Des ordres arrivèrent de Paris. Le jour même où le corps de M. de Castries devait pénétrer en Prusse (Hanovre), en traversant le Weser, sur les ponts de bateaux entièrement achevés, M. de Broglie dessina un mouvement de retraite.

Quatre régiments du corps de Castries, parmi lesquels se trouvait Auvergne, se mirent en marche sur Osnabruck, suivis par deux autres divisions échelonnées.