Madeleine savait que nous n'avions pas été vaincus par l'Anglais, mais qu'une armée de commis nous avait surpris vainqueurs et sourdement assassinés; souris de ministères, rats de comptoirs et de boudoirs, sauterelles d'antichambre, mouches de cabinet, vermine d'État, commissaires, émissaires, caudataires, contrôleurs, enjôleurs, endormeurs, intendants, traitants, dévorants, brouillons, cotillons, frelons, courtiers, banqueroutiers, besaciers, neveux de celui-ci, protégés de celle-là, maris de ces dames, frères de ces demoiselles, gens qui ont su se rendre aimables—ou insupportables (on arrive par les deux bouts), importuns, virtuoses de la platitude, mendiants à escopettes, miauleurs à épinettes, complaisants, menaçants, ceux sur qui l'on marche, ceux qui vous marchent dessus, les gracieux, les fâcheux, les pleurards, les vantards... Ouf! on joue sa vie comme les plongeurs quand on se risque dans les phrases de ce genre! Et notez qu'il n'y avait pas encore de députés! qu'on ignorait le citoyen représentant de Va-t-en-Ville, de Chouilloux-les-Navets ou de la Cantaloupe, plaçant, casant, poussant les petits de ses électeurs! Songez que notre pays en retard n'avait qu'un seul roi, au lieu des mille ou douze cents souverains qui font maintenant son bonheur et sa gloire,—et calculez, si vous l'osez, à quel degré d'éblouissement ce soleil qui étonne l'Europe, l'administration française, pourra parvenir dans un demi-siècle, quand nous aurons, grâce au progrès, vingt mille empereurs seulement, ayant chacun, au bas mot, cinquante sous-chefs à pourvoir de prébendes nationales!

Du temps de Madeleine Homayras, il n'y avait encore d'attablés autour du gâteau de la France que les invités de Mme de Pompadour et les familiers du clan Choiseul. Cela suffisait amplement à l'enfance de l'art, et Madeleine n'en demandait pas davantage. À force d'entendre dicter son locataire, elle avait fini par comprendre ce mystérieux mécanisme, tout encombré de chocs, de frottements, de coudes inutiles, qui constituait le jeu de notre politique d'abandon et changeait les victoires en désastres. Je ne peux pas affirmer qu'elle eût pour ces crimes d'ignorance, de paresse, d'égoïsme et d'insouciance de bien énergiques réprobations, car elle pratiquait, en sa qualité d'aubergiste, la religion du «chacun pour soi», mais elle plaignait du moins, malgré elle, cette angoisse dont elle n'avait eu jusqu'alors aucune idée: le martyre de l'homme qui sert sa patrie seul, sans aide, envers et contre tous ceux que la patrie solde pour être officiellement desservie.

Elle voyait avec un étonnement profond la ligue de tous les petits intérêts, âpres et implacables, ameutés contre le grand intérêt français. Elle n'avait point voulu croire d'abord, tant cette maladie de notre pays lui semblait invraisemblable et impossible; mais l'évidence la saisissait, et du fond de sa chambre noire, elle faisait, à elle toute seule, la révolution de 89, trente ans par avance.

Et certes, elle ne se doutait guère que ce bruyant remue-ménage de la révolution, si profond en apparence, tuerait des hommes et bifferait des mots en quantité, mais laisserait subsister les choses. Elle n'était pas sorcière, la bonne Madeleine; elle ne pouvait pas voir de si loin les soldats de la grande république, victimes des marchands et des commis, aller le ventre vide et les pieds nus; elle ne pouvait deviner les fortunes scandaleuses des fournisseurs de l'avenir, ni la multiplication extravagante des rouages administratifs, ni la centralisation, monstre obèse et aveugle, ni les orgies du brigandage munitionnaire, que Napoléon Ier devait arrêter un instant en écrasant quelques sangsues sous le talon de sa botte, mais qui allaient bientôt s'étaler au soleil insolemment, et grandir et s'épanouir jusqu'à cette énorme fantasia marchande, carmagnole de tromperies, de frelatages, de concussions et de trahisons qui marqua nos récents malheurs d'un stigmate de honte, et sur laquelle la pudeur contemporaine a jeté son voile pour essayer au moins de dissimuler à l'histoire l'ignoble carnaval des usuriers ivres titubant dans le sang de la France égorgée!

Il ne s'agissait encore, au temps de Madeleine, que de nos colonies. Les vautours ne s'acharnaient que sur un de nos membres, coupé loin du cœur; mais il y avait dans la dictée de Dupleix des éclairs prophétiques; le patriotisme ardent de ce malheureux homme s'unissait à ses colères et déchirait toutes brumes au-devant de ses regards.

«Je demande pardon à Dieu, écrivait-il au roi, d'avoir combattu M. de la Bourdonnais: en le frappant, j'ai tiré sur mes propres troupes: j'entends sur celles de Votre Majesté. J'ignorais en ce temps-là qu'il eût reçu une dépêche de votre conseil, disant textuellement: «Ne gardez aucune conquête dans l'Inde.»

«Le premier dissentiment entre M. de la Bourdonnais et moi est venu de ce qu'il voulait rendre Madras, ce trésor inestimable, et que, moi, je voulais le garder à mon pays. Il ne faisait en cela qu'obéir à l'ordre de vos ministres, qui lui avaient écrit: «Ne gardez aucune conquête dans l'Inde!» Sire, le conseil d'Angleterre écrit à ses représentants: «Gardez toutes vos conquêtes dans l'Inde, et ajoutez-y celles des Français». Et l'Angleterre grandit toujours, toujours, et... que Dieu ait pitié de la France, Sire!

«Des calomniateurs ont prêté un mot à votre Majesté, qui aurait dit, selon eux: «Les choses dureront toujours bien autant que moi». Les choses vont vite, Sire. M. de la Bourdonnais est mort, voilà six ans déjà, ruiné, presque déshonoré; moi, je mourrai bientôt plus que ruiné, déshonoré tout à fait, si votre Majesté ne me rend pas enfin justice. Cela n'est rien: deux hommes à la mer, comme disent les matelots; mais je vois venir le déshonneur et la ruine de la France même.

«Sire, la Prusse ne nous aime pas, et elle est forte; les Anglais nous détestent, et ils sont forts; les philosophes, ennemis de la royauté, ne sont rien par eux-mêmes, mais ils ont pour soutiens vos parlements, votre noblesse, une partie même de votre clergé; ils vont devenir forts contre Dieu et contre vous. Une caste naît qui s'appelle la bourgeoisie et qui a de longues dents; un inconnu va naître qui s'appellera le peuple...

«Dieu, qui protège la France, nous avait donné l'Inde comme une grande richesse pour assouvir les appétits et une grande force pour les dompter. Nous avons répudié la richesse et rejeté la force loin de nous, comme si quelque fatalité nous enchaînait à notre pénurie et à notre faiblesse. Sire, ce n'est pas votre Majesté qui a voulu cela. Le roi est la France. En voulant cela, votre Majesté se serait frappée elle-même...»