Ceci est, à de très faibles différences près, le texte même de la fameuse Supplique au Roi qui ne parvint jamais que jusqu'à l'antichambre de Mme de Pompadour. Dans son mémoire à M. le duc de Choiseul, Dupleix disait:
«Nos malheurs dans les Indes étant principalement l'œuvre des ministres qui ont tenu avant vous, monseigneur, les rênes de l'État, il m'est permis de les exposer ici avec liberté et franchise: rien de ce que contient cette requête ne s'appliquant à votre personne illustre et respectée.
«Il y avait dans ces lointaines contrées et dès le principe, deux pouvoirs en présence: celui de l'État, représenté par M. de la Bourdonnais, et celui de la Compagnie, qui avait mis ses intérêts entre mes mains; j'étais directeur général des comptoirs et gouverneur de Pondichéry. M. de la Bourdonnais portait le titre de gouverneur de Bourbon.
«Madras était tombé au pouvoir de nos armes, et je m'étais aussitôt enfermé avec mes cipayes dans cette splendide cité, cœur des possessions anglaises en deçà du Gange, plus grande que Paris, presque aussi peuplée et vingt fois plus riche, quand j'appris que M. le gouverneur de Bourbon, qui tenait la mer avec son escadre, traitait ouvertement de la reddition de la place avec l'ennemi deux fois battu et incapable de tout effort pour la reprendre. Ignorant qu'il avait reçu des ordres de la cour, je lui fis savoir que je me refusais à toute capitulation, et j'ordonnai d'arrêter l'embarquement de l'indemnité et du butin qui était déjà commencé, M. de la Bourdonnais me répondit qu'il allait canonner le fort Saint-Georges. Je ripostai par écrit: «Nos pièces sont chargées.»
«Ce fut mon unique tort, et M. de Bernis me donna raison, contre toute justice, je dois le dire, puisque le gouverneur de Bourbon avait obéi à des ordres formels. Je fus récompensé. Il paya son obéissance par la perte de sa charge, de sa liberté, de sa fortune, puis de sa vie. Son dernier soupir a été une malédiction contre moi qui l'aimais et qui l'admirais.
«Tel est le point de départ: un déni de justice qui me fut en somme favorable, mais que je devais cruellement expier. La Compagnie, enchérissant sur le ministre, m'envoya ses actions de grâces en se félicitant du «reflet qui lui venait de ma gloire», et à l'occasion du cordon de Saint-Louis que la bonté du roi me décernait, elle faisait frapper une médaille d'or en mon honneur à la Monnaie de Paris: Duplex gloria Dupleix, decus duplex consilio et armis, avec cet exergue: Duplicavit magnitudinem patriæ, et cette légende Gallia nova et divitiore reperta...
«En même temps, le général Braddock me faisait tenir, de la part du cabinet de Londres, l'offre d'un empire indépendant, reconnu par l'Angleterre, ou d'une vice-royauté héréditaire, à mon choix.
«Je répondis à Braddock: «Je suis Français», comme j'avais répondu à l'empereur du Mogol sollicitant la main de ma fille: «Ma fille épousera un Français», et je soumis au roi d'abord, ensuite à la Compagnie, le plan de mon grand projet, qui organisait, en effet, une nouvelle France dans l'Inde. Dois-je vous rappeler, monseigneur, l'enthousiasme universel qui accueillit ce projet à la fois si vaste et si simple?
«Mon pays n'a pas eu ce qu'il fallait de patience pour accomplir ce projet: ma pensée est tombée à terre, mais quelqu'un l'a ramassée. Le cabinet de Londres, qui ne laisse rien perdre, s'en est saisi, l'a traduite en anglais, mettant partout le mot Angleterre à la place du mot France, et à l'heure où je vous écris du fond de mon malheur, ma pensée, réalisée contre moi, c'est-à-dire contre vous, a fait déjà de l'Angleterre la reine de l'Inde, avant de la couronner reine du monde!...
«J'avais, en ce temps-là, deux aides qui consentaient à me servir par la fidèle affection qu'ils me portaient, mais qui avaient la taille d'être mes maîtres: Jeanne Dupleix, ma femme, à qui on a tant reproché de s'être laissé appeler la princesse Jeanne, et M. de Bussy-Castelnau, qui devait épouser notre chère fille: celui dont je disais dans mon rapport de 1752: «Rien n'est grand comme ce Bussy!» et ce n'était pas trop dire.