«Avec Bussy et ma glorieuse Jeanne, j'aurais conquis l'Inde en trois ans, de fond en comble, du nord au midi et de l'ouest à l'est, si je ne m'étais pas embarrassé d'obéir aux misérables instructions qui arrivaient de Versailles (avant, bien entendu, que vous eussiez pris, monseigneur, les rênes du pouvoir).

«Dans mon projet, l'Inde devait tirer tout de l'Inde, après les premiers frais et les premiers efforts nécessités par la mise en train du système. Avec moi, l'Inde avait son armée d'Indiens, sa flotte de navires indiens, ses revenus fournis par l'Inde. Était-ce là une utopie? Non, car l'Inde anglaise a suivi mon programme de point en point, et la voilà qui dévore les derniers restes d l'Inde française, malgré la suprême résistance de M. Lally: belle, mais inutile.

«Et cette résistance même, quel est son côté actif, puissant, presque miraculeux? D'où nous vint encore l'écho de ces dernières victoires imprévues, j'allais dire impossibles? Du Dekkan. Qui donc combat dans le Dekkan? Bussy. Avec quelles troupes? Avec les régiments cipayes, levés par moi; avec les Indiens francisés: avec les soldats créés par ma pensée!...

«Je n'ai pas de répugnance à l'avouer, ce que j'appelle ma pensée appartenait surtout à Jeanne, marquise Dupleix, ma femme. Elle avait sur moi cet immense avantage d'être née dans le pays, d'en savoir par cœur le fort et le faible et d'en posséder admirablement les divers idiomes. Bien plus, son esprit de créole, si délié, si actif sous son apparence indolente, son coup d'œil perçant comme une divination, découvrait de loin et démêlait les fils d'araignée des intrigues orientales, qui vont sans cesse se brouillant, se cassant et se renouant. Elle voyait à l'avance se former et grossir ces tempêtes sans nuages dont l'explosion me surprenait toujours, même quand on me l'avait prédite.

«Là-bas, tout est en dehors de nos poids et de nos mesures: un grain de sable peut éclater comme un volcan; j'ai vu des inondations de sang qui noyaient des troupeaux d'hommes et des armées d'éléphants, produites par la piqûre d'une épine de rose. Jeanne savait jouer avec les vertus bizarres de ces peuples, avec leurs vices inouïs, avec leurs forces et leurs délicatesses sauvages et le raffinement de leurs barbaries; elle connaissait à fond leurs religions, leurs schismes, les monstrueuses ténèbres de leurs philosophies, les lueurs qui resplendissent tout à coup dans la nuit de leurs sciences; rien ne lui était étranger; elle se trouvait chez elle au milieu de ces extravagances magnifiques et baroques qui étonnent même les vieux colons; elle admettait tout, elle ne reculait devant rien, et, marchant d'un pas sûr dans les inextricables sentiers d'une politique subtile mais grossière, souriante mais féroce, allait tournant ou brisant toute résistance, éludant ou ruinant tout obstacle à son but passionnément visé: la fortune de la France!

«Malheureusement la France fermait son cœur et ses yeux; l'Angleterre seule était là pour nous regarder faire, de sorte que nous n'avons instruit que nos ennemis. Et rien qu'en nous imitant nos ennemis sont devenus nos maîtres.

«Il est vrai de dire que là-bas les deux pays sont représentés surtout par leurs marchands. C'est compagnie contre compagnie. Mais les marchands anglais voient loin et grand, tandis que les marchands français voient petit et court. Les uns ont la patience de la force, les autres sont comme les enfants qui, ayant mis un noyau en terre, reviennent le lendemain au jardin pour voir si leur cerisier, levé, poussé et fleuri dans la nuit, a déjà des cerises mûres.

«C'est une chance heureuse pour l'Angleterre que d'être menée par ses marchands, qui sont des hommes; chaque fois que la France se laissera conduire par les tiens, qui sont de vieux bambins, elle sera trahie ou vendue.

«Ce furent les marchands anglais qui inventèrent notre vainqueur Bob Clives, un tout jeune homme, enfoui dans l'obscurité des comptoirs de Bombay; ils devinèrent en lui le grand homme de guerre et le firent en deux mois de temps soldat, enseigne, capitaine, puis général[2]. Clives avait regardé attentivement le travail politique de Jeanne et le procédé stratégique de Bussy-Castelnau. Il imita l'un et l'autre, péniblement d'abord et sans résultat, mais loin de se décourager, il s'obstina, et la semence leva, et la moisson monta. Il y eut deux Indes. L'Inde alliée à l'Angleterre se rua contre l'Inde amie de la France. La grande guerre commença...»

Ici Dupleix débrouillait avec une lumineuse sûreté de mémoire l'écheveau des batailles, des révolutions, des égorgements, enroulé, noué, tordu et retordu autour des successions contestées du soud'habar du Dekkan et du fameux nabab du Carnatic. En quelques pages, il éclairait les fantastiques ténèbres de cette épopée où des héros aux noms sauvages, plus nombreux que ceux de l'Iliade et plus terribles, s'entrehachaient autour de l'éléphant blanc, monture du vieux Myrza-Jung, qui, à l'âge de cent-dix ans, mirait encore la balle de son mousquet, enguirlandé de perles et tout étincelant d'or, en plein cœur de ses ennemis, à cent yards de distance. Myrza combattait pour les Anglais; un biscaïen français le jeta mort en bas de sa tour d'ivoire; Murzapha-Jung, son rival, fut proclamé nabab du Carnatic, puis soud'habar du Dekkan, et le Grand Mogol, seigneur suzerain de l'Inde entière, fit acte de vasselage vis-à-vis de la compagnie française, qui se trouva ainsi reconnue comme étant la reine du roi des rois.