Triste reine, et qui ne demandait qu'à faire argent comptant des couronnes! Ces victoires n'augmentaient pas sensiblement le tant pour cent des actionnaires. Dans les bureaux de Paris, on accusa sourdement Dupleix de n'être pas un homme pratique. (Je n'oserais pas affirmer que ce mot anglais practical fût déjà importé chez nous, mais l'idée qu'il exprime est contemporaine de la naissance du premier marchand.) Le fonds social de la Compagnie, disait-on, n'était destiné à payer ni la gloire ni même la puissance de la France.
C'est vrai, à la rigueur, et ces gens-là n'avaient qu'un tort, c'était de ne pas comprendre que la gloire et la puissance de la France allaient tout naturellement, dans un temps donné, décupler leurs capitaux.
À la nouvelle du premier échec subi par Bussy, la jalousie et la malveillance générale, longtemps contenues, firent explosion. Un des administrateurs de la compagnie, M. Godeheu, obligé personnel de Dupleix, partit de Lorient en grand appareil. Il arriva à Pondichéry au moment où les affaires de la France, un instant en péril, semblaient prendre décidément une tournure favorable; mais il avait ses pouvoirs en règle, et il dit brutalement à son ancien patron: «Vous n'êtes plus rien ici, et je suis tout.»
À de certaines heures de sa vie, Dupleix vous aurait lancé ce Godeheu par la fenêtre comme on descend une botte de foin du grenier; c'eût été facile, et je suppose que ce Godeheu lui-même eût été plus contrarié que surpris d'une pareille exécution.
Mais Dupleix, qui avait terrassé le grand Myrza-Jung et pris au collet Mahé de la Bourdonnais, recula devant ce Godeheu.
Lui qui avait une armée superbe, une popularité sans égale, un prestige que rien ne peut dire; lui le mari de la princesse Jeanne, devant qui l'Inde entière était à genoux, le beau-père de Bussy, qui enchaînait la victoire; lui le fort, le soudain, l'audacieux, l'indomptable; lui Dupleix! écouta ce Godeheu sans mot dire et lui obéit docilement.
Aux observations de sa femme et de son gendre qui lui conseillaient la résistance, il répondit:
—Si je ne vais pas en France, le roi ne saura jamais ce qu'il a à perdre et à gagner ici.
On prétend que Jeanne Dupleix s'écria dans son étonnement irrité:
—Joseph! Joseph, mon mari, malheureux les lions qui perdent leurs griffes à vieillir! Ils meurent en cage!