Dupleix ne voulut entendre à rien. Il rêvait, pour son retour en France, des triomphes inouïs et se croyait certain d'obtenir les plus éclatantes réparations.
Et en effet, les événements, au premier abord, semblèrent lui donner raison. Lors de son arrivée, la curiosité publique, qu'il avait tant et si souvent émue, le fêta bruyamment. La foule se portait partout sur son passage et criait: «Vive Dupleix!» Il avait grand air, et sa figure épanouie faisait bien dans une ovation. Un noueur de cadogans fit fortune en inventant les bourses à la Dupleix. On porta des écharpes à la princesse Jeanne. La compagnie fut caricaturée, sifflée, bafouée et il n'y eut pas de gorges chaudes qu'on ne fît sur ce Godeheu.
Ce n'est pas tout: le roi eut fantaisie de voir ce «bon M. Dupleix,» comme il voulait bien l'appeler. Le roi était charmant, quand il n'avait pas ses «langueurs noires». Il dit à ce bon M. Dupleix les choses les plus aimables et lui demanda obligeamment des détails sur les mœurs des éléphants. Mme Pompadour alla plus loin, elle accepta de lui diverses curiosités de prix et le tâta sur la question de savoir s'il y avait aussi des tabourets d'honneur à la cour du Grand Mogol.
En cas de destitution, elle n'aurait peut-être pas dédaigné une place de Grande Mogolesse.
Enfin, M. le contrôleur général Hérault de Séchelles, qui donnait son nom à des îles et qui inventait tous les matins un petit impôt avant son déjeuner, le reçut si bien, mais si bien, que Dupleix lui fit cadeau d'un diamant brut de dix mille écus. En rentrant, ce jour-là, il dit à Mme Dupleix, qui ne partageait pas du tout ses illusions: «La France est à nous, qu'avons-nous à faire de l'Inde?»
Le lendemain, les gazetiers, racontant l'histoire du diamant brut, citaient le mot du contrôleur général qui avait dit, une fois les talons de Dupleix tournés: «C'est un malotru, il a fait l'économie de la taille!»
Le surlendemain, on s'aperçut qu'il y avait des rides au coin des yeux de la princesse Jeanne. Un mauvais plaisant la baptisa Princesse Olive, à cause de son teint, qui avait reçu de trop près les baisers du soleil, au temps où elle travaillait pour nous sous l'ardent ciel de Golconde. À l'Opéra, je ne sais qui fit courir le bruit que ses diamants étaient faux. Et tout à coup, toutes les personnes qui s'y connaissaient un peu trouvèrent qu'en définitive le héros Dupleix, avec sa grosse figure réjouie, avait l'air d'un tabellion de village.
Godeheu était vengé. Au bout d'un mois, Dupleix gisait à cent pieds sous terre.
[2] Puis gouverneur du Bengale, puis pair d'Angleterre pour le royaume d'Irlande. Mais les marchands, quoi qu'en pût dire Dupleix, sont les mêmes partout. Ceux d'Angleterre se conduisirent plus tard vis-à-vis de Clives comme ceux de France à l'égard de Dupleix. Robert Clives, écrasé sous l'ingratitude publique, se donna la mort en 1774.