VI

JEANNETON

Nous en aurions fini avec le mémoire adressé à M. de Choiseul par Joseph Dupleix si nous ne trouvions dans les dernières pages de sa dictée des détails concernant sa vie intime à Klostercamp, et aussi quelques paroles jetant à l'avance une triste lumière sur le tragique et muet tableau que Madeleine et l'inspecteur Marais contemplaient avec tant de surprise à travers l'œil de police de l'auberge des Trois-Marchands.

Le dernier paragraphe du mémoire était ainsi conçu: «Il m'est arrivé, Monseigneur, de parler avec mépris et dureté des malheureux qui, portant sur eux-mêmes une main criminelle, cherchent dans le suprême sommeil un remède à d'intolérables souffrances. Je n'ai point modifié, au fond de ma misère, le jugement que je portais aux jours de mon bonheur. Se donner la mort est le crime de la faiblesse. Mais, tout en condamnant, j'ai le cœur plein d'une ardente pitié; car je sens par moi-même que la force des hommes courageux a des bornes. Il vient une heure où le cœur s'affaisse et où la pensée s'égare. Nul n'est à l'abri du vertige... Jamais je ne me frapperai moi-même, Monsieur le duc, du moins tant que ma tête sera saine. Si donc il arrivait qu'on trouvât mon corps mort dans mon taudis, et que je fusse accusé par ma propre main, tenant encore l'arme sanglante, c'est que la folie m'aurait pris.—Or, mon testament est fait et déposé. Le monde saurait les noms de ceux qui devraient être responsables de ce meurtre, et l'histoire dirait avec certitude: «Joseph Dupleix n'est pas coupable de sa propre mort. On lui a broyé la tête et le cœur: Joseph Dupleix a été assassiné par ceux qui l'ont rendu fou».

Ceci n'avait pas été écrit par le chevalier Nicolas. C'était la main de Dupleix lui-même qui avait tracé ces lignes, et, par conséquent, Madeleine Homayras n'en pouvait avoir connaissance.

Auparavant, se trouvait le récit des suprêmes efforts de Bussy-Castelnau dans le Dekkan et le détail des mille entraves que le nouveau directeur Godeheu avait mises à la liquidation des affaires privées de Jeanne Dupleix dans le gouvernement de Pondichéry, où elle possédait plusieurs factoreries. L'action judiciaire au moyen de laquelle la compagnie des Indes repoussait les réclamations de son ancien chef était aussi exposée, et la frivolité décevante des arguments qui en formaient la base ressortait avec une telle vigueur, qu'on se demandait, en écoutant cette éloquente et courte plaidoirie, comment il s'était trouvé des hommes pour mettre en avant ces effrontées fadaises et des juges pour y donner attention.

Remarquez que c'était l'heure des mémoires. Les mémoires commençaient à parler haut; ils étaient attentivement écoutés, non pas toujours par ceux qui les devaient lire, mais par le public curieux. Parmi les juges de Dupleix se trouvait peut-être ce conseiller Goëzman que l'immortelle dialectique déployée par Beaumarchais dans ses mémoires et sa malice impitoyable devaient clouer déshonoré et mort à la porte du parlement Maupeou.

«J'ai voulu établir devant vous, Monseigneur, disait Dupleix en achevant l'exposé de son procès, ce fait: que j'ai payé mon dévouement par la perte de ma fortune et qu'on cherche à m'enlever l'honneur par surcroît. Me laissera-t-on la vie? J'en doute: ce serait contre toutes les règles de l'ingratitude humaine.

«Voici déjà longtemps que cette situation est la mienne. J'ai fatigué tout le monde de mes réclamations, qui étaient justes, il est vrai, mais n'en paraissaient que plus importunes. On me connaît dans les antichambres des ministères: je ressemble à ce pauvre capitaine de vaisseau Jacques Cassard qui avait sauvé la France du fléau de famine, sous M. le cardinal de Fleury, et qui réclamait cinq millions, prix de onze navires chargés de blé amenés par lui dans le port de Marseille au plus fort de la disette. Je le vis une fois dans ma jeunesse, et jamais je ne l'oublierai. Les valets de bureau se le poussaient de l'un à l'autre en l'appelant «le bonhomme Jacques» et attachaient des lambeaux de requêtes aux basques de son vieil habit... Seulement, un jour, M. Duguay-Trouin, le glorieux vainqueur de Rio-Janeiro, lieutenant général des galères du roi, reconnut le bonhomme Jacques, comme il passait dans l'antichambre, et le pressa dans ses bras en disant: «Voilà le plus grand homme de mer qui soit au monde!»