«Et il força la porte du cardinal! Et le cardinal eut honte!

«Mais il y a longtemps que M. Duguay est mort, et dans les antichambres, moi, «le bonhomme Joseph», je n'ai jamais rencontré personne pour avoir pitié de mon supplice...

«Je me cache; c'est le mieux que puisse faire un misérable à qui on doit non pas cinq millions, mais treize, et qui n'a pas de quoi payer la politesse des gens de livrée. Je vous supplie, Monseigneur, de ne pas dire à ces marauds que je me plains d'eux, car ils sont les plus forts, et ils se vengeraient...

«Voilà des années que ma famille et moi nous avons quitté Paris. Mme la marquise Dupleix avait acheté un petit bien en Bretagne, auprès de la ville de Lorient, dont toutes les cloches sonnèrent lors de notre retour en France, et dont le peuple jonchait alors les rues de feuilles et de fleurs sous les pas des chevaux de notre carrosse. La compagnie est maîtresse à Lorient. Il lui en coûta peu pour nous faire insulter par ses chiourmes. Nous fûmes obligés de nous enfuir.

«Et nous allâmes tout d'une traite, à travers la France entière, jusqu'au pays allemand, où nous étions du moins inconnus, ce qui nous mettait à l'abri de cette bête monstrueuse qu'on nomme l'ingratitude.

«Comme nous n'avions pas fait de bien aux gens de cette contrée, qui donc aurait eu l'idée de nous y faire du mal? L'homme n'est pas méchant au fond: il ne hait, par nature, que son bienfaiteur.

«Dans ce coin de la Gueldre qui semble un rond-point, placé au centre de toutes les avenues militaires, un théâtre, pour employer la nouvelle expression consacrée, où doivent aboutir forcément, de Hollande, de France, de Prusse, d'Autriche et même d'Angleterre, à travers la mer, tous les comédiens armés qui jouent cette farce lamentable qu'on nomme la guerre, dans ce coin, dis-je, incessamment exposé, menacé, désolé, ravagé par les vainqueurs et les vaincus, broyé sous les pieds des chevaux et des hommes, et brûlé, et mangé comme si toutes les sauterelles de l'Égypte y avaient passé, la terre est à bon marché, et les maisons ne coûtent rien. Nous n'aurions pas eu de quoi acheter une chaumière aux environs de Paris; mais ici, nous eûmes presque un château, avec un parc ombreux, vaste et tranquille.

«Et savez-vous, Monsieur le duc? de même que les valets nous détestent, nous autres, les gens comme Jacques Cassard et moi, de même les soldats nous aiment. Le grand Duguay-Trouin prit dans ses bras les haillons du bonhomme Jacques; l'asile du bonhomme Joseph fut respecté par M. de Contades comme par M. de Clermont, d'un côté; de l'autre, par le prince Ferdinand de Brunswick et les lieutenants du roi Frédéric. Français, Frisons, Flamands, Prussiens, Bavarois, Saxons, s'arrêtèrent devant mon mur, disant: «Ici demeure Dupleix».

«... Au bruit du canon, je puis le dire, je travaillais là-bas à mes défenses et mémoires. Est-il un vrai malheur pour qui possède le dévouement de trois anges? J'ai ma femme, ma fille et ma nièce, les trois Jeanne, «Jeanne, Jeannette et Jeanneton,» comme disait Paris au temps de ma popularité, et depuis quelques semaines, aux soins de ma femme et de mes chers enfants venait se joindre l'amitié d'un noble jeune homme qui a l'honneur de vous appartenir par les liens de la parenté et qui, dans les loisirs que lui laissait le service du roi, ne dédaignait pas d'écrire sous la dictée du proscrit...

«Les choses étaient de la sorte, quand je reçus en ma maison de Klostercamp deux lettres qu'on me fit tenir à l'insu de ma famille. L'une venait de l'Inde; elle était de Bussy-Castelnau, mon vaillant et bien-aimé gendre, qui s'acharne là-bas à son métier de victorieux martyr. Elle m'annonçait divers avantages remportés par lui sur les troupes de Clives, et, ce qui est beaucoup plus important, elle constatait le travail profond qui s'opère en notre faveur parmi les populations hindoues, chez lesquelles le nom anglais est de plus en plus abhorré. Les Afghans tout seuls nous fourniraient une armée capable d'écraser la puissance anglaise en Orient. La lettre ajoutait qu'il fallait faire un dernier effort et m'avisait du départ de l'Atalante, goëlette française, où lui, Bussy-Castelnau, avait chargé, à destination de moi, mes suprêmes ressources: cent mille écus en argent et environ six cent mille livres, valeur en marchandises, au total près d'un million, destiné à acheter des armes pour la grande levée des Afghans.