«La seconde lettre était de M. de la C..., mon ancien chancelier en mon gouvernement de Pondichéry, homme fidèle, intelligent, que j'avais laissé à Paris, lors de mon départ, pour y garder un œil ouvert sur les affaires courantes. Elle contenait plusieurs nouvelles: d'abord le départ de M. Godeheu, mon successeur, quittant l'Inde pour revenir à Paris donner des explications à la compagnie; ensuite l'annonce d'un certain revirement dans l'opinion publique concernant les agissements de cette même compagnie à mon égard, ce qui amenait l'opportunité (au sens de M. de la C...), la complète opportunité d'un voyage de moi à Paris, tant au point de vue de mes procès qu'au point de vue des démarches personnelles à faire auprès du gouvernement du roi.
«Je suis venu et je suis descendu incognito en une pauvre hôtellerie, à cause de plusieurs prises de corps et jugements obtenus contre moi par mes anciens associés, qui ont eu la cruauté d'acquérir les titres de mes créanciers personnels et de les rendre exécutoires, retenant ainsi d'une main mon argent, qui payerait mille fois tous mes créanciers, et faisant de l'autre tout ce qu'il faut pour me bâillonner et enchaîner. Je ne puis sortir que la nuit. Une seule fois, je me suis risqué dehors à l'heure de vos audiences pour solliciter l'honneur d'être admis auprès de vous. J'ai attendu depuis neuf heures du matin jusqu'à cinq heures du soir dans l'antichambre de votre hôtel et je n'ai point eu l'honneur d'être admis.
«... Désormais, j'attends, redoublant de précautions, l'arrivée de mon navire l'Atalante, qui doit m'apporter les moyens de recouvrer ma liberté en payant quelques misérables dettes dont le total ne s'élève pas à vingt mille livres, et les fonds nécessaires pour réaliser le désir de M. de Bussy. Je sors chaque soir. Grâce à l'aide de M. de la C... tous nos achats sont prêts, fusils, canons et munitions, payables, partie comptant, partie à terme, de sorte que mon gendre aura des armes pour plus de trois millions.
«D'un autre côté, mon procès prend une favorable tournure; j'ai pu faire entendre la voix de la vérité à quelques-uns de mes juges, et la Providence m'a envoyé un auxiliaire qui, s'il ne peut pas ouvrir pour moi la porte de votre cabinet, Monseigneur, pourra du moins porter jusqu'à votre oreille même la voix de mon innocence et mes équitables réclamations...»
Cette dernière ligne était d'aujourd'hui même. Dupleix venait d'y ajouter de sa main les quelques paroles tristement prophétiques qui faisaient allusion à la possibilité d'une mort violente.
Je n'ai pas dit volontaire, car Dupleix avait protesté d'avance contre l'accusation de suicide, en donnant à entendre que la folie rôdait autour de son désespoir.
L'encre de sa phrase n'était pas encore séchée quand la belle inconnue qui avait excité naguère à un si haut degré la curiosité de M. Marais et de Madeleine, entra dans la chambre du bonhomme Joseph, occupé à plier son mémoire et disant au chevalier déjà levé pour prendre congé:
—Ce soir même, entends-tu, Nicolas, mon ami, ce soir, j'irai trouver M. de la C..., qui attendait pour aujourd'hui un message de Bretagne. Quelque chose me dit que la chance tourne en notre faveur. Tu n'es pas philosophe, toi, tu crois tout uniment au bon Dieu et tu as peut-être raison. Moi, du temps que j'étais heureux, M. de Voltaire m'a fait rire parfois de bon cœur avec les coups de patte qu'il donne à l'Infâme. Pourquoi les gens de Dieu ont-ils moins d'esprit que ceux du diable?
—Ma foi, répondit Nicolas, je n'en sais rien. Je n'ai pas le temps de lire beaucoup, pas plus les livres de Dieu que ceux du diable. Je prie notre Père qui est dans les cieux, aussi naturellement que je respire ou que j'aime. Je lui demande mon pain quotidien pour qu'il me le donne, et Mme ma chère mère m'a souvent dit que ce n'était pas seulement le pain fait de froment, tel qu'il vient de chez le boulanger, ou de son, comme MM. les fournisseurs le pétrissent pour l'armée, mais le bon pain du contentement de mon âme, mon espoir, ma patience, qui veut toujours me glisser entre les doigts, le brin d'humilité dont j'ai besoin pour n'être pas mangé tout vif par mon orgueil, et par-dessus tout mon courage, mon pauvre courage de soldat, que je sens toujours défaillir en moi quand le canon gronde au loin, mais qui se relève tout seul à mesure que le canon approche. Vous entendez, marquis, tout seul, c'est-à-dire sans que je m'en mêle; mais un autre y prend garde pour moi, et c'est là le meilleur pain quotidien que Dieu m'ait donné. On faisait courir au régiment la copie écrite à la main d'une plaisanterie rimée de ce même M. de Voltaire qui a nom La Pucelle. J'ai lu cela comme bien d'autres. Il y en avait qui riaient, d'autres qui disaient que c'était la plus lâche des infamies; moi, j'ai dormi dessus sans pouvoir l'achever. Cela me grinçait à l'oreille comme un violon d'aveugle. S'il a plus d'esprit que le bon Dieu, celui-là, grand bien lui fasse; moi j'aime mieux, pour ma part, et nos soldats aussi, l'esprit qui anime Jeanne d'Arc que l'esprit qui l'outrage. Bon pour les Prussiens, cet esprit-là! Il est de son comme le pain de nos traitants!
—Sais-tu à quoi je pense, chevalier? demanda brusquement Dupleix.