—Bon, bon! interrompit Dupleix, tout à coup refroidi. Nicolas me prêche aussi quelquefois, c'est toi qui l'auras éduqué, car il prêche moins bien que toi. Il y a temps pour tout. Tu es le plus joli capucin qui se puisse voir; mais nous sommes ici à la loterie; tourne la roue, chevalier, et tire mon numéro!

Le cachet de la lettre qui était allée de Paris à Klostercamp sauta. Au moment où le vieillard la saisissait avec avidité, il en tomba un petit papier que Mlle de Vandes ramassa.

—Ma grande carte! s'écria Dupleix, dont l'œil étincelant avait parcouru d'un trait la dépêche. Étalez ma grande carte! Bussy! brave Bussy! grand Bussy! vainqueur des vainqueurs! Trois victoires! Trois miracles! Haïdérabad! Tolocol! Mundapour!

Il s'élança vers la table où le chevalier venait de dérouler une carte de l'Inde et son doigt frissonnant pointa les trois villes reconquises par son gendre, ce brillant, cet incomparable soldat qui, malgré la Compagnie et malgré les agents payés par la France, passant par-dessus l'incapacité des uns, par dessus la trahison des autres, tracassé qu'il était par l'autorité commerciale, harcelé par l'autorité civile, contrecarré, il faut bien le dire, par l'autorité militaire elle-même, sans troupes régulières, sans argent, sans provisions, manquant de tout, y compris les munitions et les armes, tenait encore en échec dans le Dekkan par le prodige de son entêtement héroïque, la colossale puissance de l'Angleterre.

Là aussi, comme dans le Canada, il eût suffi de quelques régiments et de quelques écus pour établir l'empire de la France à tout jamais. Ces peuples étaient si bien à nous que les Cipayes de Bussy, au lieu de se révolter dans les heures de famine, s'écriaient: «Donnez le riz au Français, nous nous contenterons de l'eau où il a cuit!»

Mais M. de Choiseul, excellent ministre, loué par l'Encyclopédie, n'avait jamais assez de régiments pour toutes les batailles qu'il perdait à la frontière. Il avait besoin de tous nos écus pour solder les appointements de sa famille, faire des petits cadeaux aux philosophes, préparer la révolution, entretenir le bain d'or où pataugeait cette vieille Pompadour, sa protectrice, et payer les frais de la guerre contre les Jésuites.

Ah! ce n'était pas un homme de loisir: il avait de l'ouvrage!

Détournons les yeux, et regardons ailleurs, là où battait un cœur vraiment français. Aussi bien, nous éprouvons comme un religieux bonheur à répéter le nom d'un héros trop ignoré pendant sa vie et tout à fait oublié après sa mort.

C'était quelque chose de splendide que ce suprême effort de Bussy-Castelnau, saisissant corps à corps le géant britannique, et le secouant, et le terrassant dans la convulsion de son agonie. Il avait soulevé les Gurjanas et les Mahrattes; il avait fait son trou comme un boulet de canon en traversant tout le Dekkan central et menaçait le cœur du Karnatic anglais, où la France avait conservé d'ardentes sympathies. D'un seul coup d'œil large et rapide, Dupleix venait d'établir sur la carte la juste position de la partie.

—Tout seul! s'écria-t-il. Grand ami! Vaillant ami! Bussy a fait cela tout seul! sans M. de Lally, malheureux homme! ou plutôt malgré M. de Lally. Il marche, il avance, il perce! Les populations le suivent! Et il y a soixante millions d'âmes, rien que dans le Dekkan! Comprenez-vous, maintenant, toi, Jeanneton, ma fille qui entends parler de guerre depuis ton berceau, comprenez-vous l'importance de la visite que je vais rendre à notre fidèle de la C...? L'Atalante! il nous faut l'Atalante! Et je gagerais qu'elle est arrivée! Avec ce que porte l'Atalante, Bussy armera trente mille, cinquante mille Mahrattes! Et vous ne savez pas comment s'allument les colères chez ces peuples de feu! C'est une traînée de poudre! Dans six mois, trois cent mille combattants peuvent rouler comme un torrent jusqu'au littoral et couvrir, et submerger les établissements anglais. Ne pensez pas que ce soit un rêve! nous l'avons fait déjà, nous pouvons recommencer et, cette fois, je jure bien que nous n'attendrons ni la permission des ministres ni celle de la favorite pour faire au roi ce prodigieux cadeau de tout un monde! La France sera plantée là résolument, solidement, et malheur à qui tenterait d'ébranler son drapeau! Mes enfants, je vais de ce pas chez M. de la C..., et demain, je commence mes achats, ou plutôt je les conclus, car tout est préparé... Pensez-vous que j'aie perdu mes soirées depuis un mois? Dans quinze jours, l'Atalante peut reprendre la mer, escortant nos navires, chargés de la foudre!