—Bon! fit Madeleine, on comprend, à la fin!
—Il ne faut pas y aller, continua Dupleix, comme une corneille qui abat des noix. Quelle heure avons-nous?
—Neuf heures, répondit Mlle de Vandes.
—M. le duc, reprit Dupleix d'un ton posé et précis, est donc encore pour une demi-heure et même un peu plus avec Mme la duchesse de Grammont, sa respectée sœur.
—Exact! fit Marais en a parte. Comme ils sont renseignés!
—N'est-ce pas aujourd'hui mercredi? demanda Dupleix?
—Si fait, mon oncle.
—Un des trois petits soirs de Mme de Grammont, mes enfants. Je dis tout cela pour toi, Nicolas. Dans ce monde-là, il faut regarder à ses pieds comme si on marchait sur des œufs. Dix heures sonnant, la belle Béatrix de Choiseul-Stainville, ex-chanoinesse qui fait présentement le bonheur de M. le duc de Grammont, mais à distance, comme il arrive en ce siècle pour beaucoup d'époux trop bien assortis, va entrer dans son salon, où l'attendra M. l'ambassadeur d'Autriche. M. l'ambassadeur d'Espagne n'arrive qu'à dix heures et un quart, et jamais on ne laisse entrer, quand ils sont là, M. le baron d'Asfeldt, qui fait sourdement chez nous les affaires de la Prusse, du fond de ces grands vieux jardins de l'hôtel de Nantouillet, au Marais, où les tilleuls sont plus hauts que ceux des Tuileries et que la Vénitienne Rosalba Néroni a payés comptant en reichthalers de Potsdam. Pendant cela, Mme la duchesse de Choiseul, une vraie sainte, celle-là, s'occupe de bonnes œuvres dans son oratoire avec l'abbé Croizat du Châtel, son neveu, et monseigneur Croizat de Caraman, évêque d'Andrinople, son oncle. Elle ne vaut rien pour la politique et va tout bêtement au ciel, comme une admirable chrétienne qu'elle est. À ce moment, dix heures juste, la grande antichambre s'ouvre pour les audiences privées de M. le duc, les petites audiences de M. de Praslin du Plessis, qui a sous lui le jeune Choiseul de Beaupré, frère de Mme l'abbesse de Glossinde, et le vicomte de Choiseul, ancien colonel de Chaulnes-infanterie, dont on va faire un sous-secrétaire d'État. Son frère, M. le baron de Choiseul, n'est plus là depuis la Toussaint, ayant passé ambassadeur en Sardaigne... Qui connais-tu là dedans, Nicolas?
—Tout le monde et personne, répondit le chevalier. J'ai été admis à baiser la main de Mme de Grammont, et j'ai dîné à la table de Mme de Choiseul, à Chanteloup; mais c'est à M. le duc de Choiseul en personne que mon père m'avait présenté lors de mon premier voyage à Paris.
—Cousinaient-ils tous deux, ton père et lui?