—L'histoire! répéta le ministre entre haut et bas.
Et toute cette ronde figure de bourgeoise entre deux âges s'éclaira d'une lueur sarcastique pendant que de sa bouche en cœur, cette parole tombait:
—Athènes est morte, et Rome aussi: les nations ont leur agonie. Comment s'appellera le peuple nouveau qui lira dans cent ans les dernières pages de l'histoire de France?
M. le duc n'inventait rien. C'était là une idée qui courait dans les ruelles philosophes où le deuil de la patrie était porté d'avance avec une étrange résignation. Ils se demandaient seulement, ces prophètes, si Paris serait moscovite ou prussien, et, prenant leurs mesures, ils brisaient déjà de pleins encensoirs sur les nez prussiens ou moscovites.
Ah! M. le duc avait raison, c'était bien une agonie, et pour être revenue de si loin, il faut que la France soit forte providentiellement. Dieu a quelque chose encore, peut-être, à faire par nous: Gesta Dei per Francos...
—J'avoue, reprit M. de Choiseul, que je serais assez curieux de savoir ce qu'elle dira de nous, l'histoire... Mais que nous voici loin, chevalier, de certaine commission que m'a donnée pour vous mon honoré parent, ou du moins allié, M. le comte d'Assas, votre bon père!
—Mon père! s'écria Nicolas hors de garde.
—Il a eu la bonté de nous venir voir et m'a chargé de vous dire qu'on se portait bien au Vigan. Je l'ai détourné de l'idée qu'il avait de solliciter une lettre de cachet pour vous loger à la Bastille.
—À la Bastille! moi! balbutia Nicolas.
—J'aurais dû vous dire cela dès l'abord; mais vous êtes un jeune homme d'agréable entretien, et nous avons causé, causé... Cette nièce de M. Dupleix est, selon mes informations, une très belle personne, dont la société ne laissait pas que de vous être précieuse, là-bas, sous Klostercamp, dans ce pays perdu. J'ai fait comprendre à mon cousin d'Assas que la Bastille jouissait de son reste et que nous n'étions plus au temps où l'on mettait les amoureux au cachot. Il a été un peu étonné. C'est un homme de décision. Il m'a déclaré qu'il vous casserait plutôt les deux bras et les deux jambes que de prêter les mains à votre entrée dans une famille qu'il qualifie d'ailleurs beaucoup trop sévèrement. Je crois l'avoir calmé. Il a été convenu entre nous que vous partiriez sans retard pour rejoindre votre corps, dont les quartiers vont être changés tout exprès pour vous éloigner de l'île d'Armide. Vous vous étonnerez que les affaires de l'État me laissent le temps de songer à de pareils détails; mais le bien qu'on fait est un délassement, loin d'être une fatigue. D'ailleurs, je suis aise de vous le dire une fois pour toutes, les parents de Mme la duchesse sont les miens, et je les affectionne aussi sincèrement que mes cousins du sang de Choiseul... Avez-vous quelque autre communication à me faire?