Quoi qu'il en soit, nous étions liés, Lucien et moi, par une amitié paisible, mais sincère. Je ne puis dire que cette affection eût été mise jamais à de sérieuses épreuves, mais elle existait depuis les jours de notre enfance et, pour ma part, j'en sentais instinctivement la véritable profondeur.

Nous étions encore l'un et l'autre au préambule de la vie. Dès ce temps là, quand il me venait par hasard des bouffées de sagesse et que je songeais à «l'avenir», quel que fût mon rêve, Lucien y avait sa place.

Cela s'arrangeait tout naturellement; il ne me semblait pas possible de penser à moi sans penser à lui, et la première fois qu'il fut, pour lui, question de mariage, je me sentis vaguement jaloux.

L'instant d'après, je m'en souviens, je souriais à une blonde vision: de chers enfants sautaient en babillant sur mes genoux.

C'est assez ma vocation d'être oncle. Je suis vieux garçon de naissance, et comme je n'ai ni frère ni sœur, les enfants de Lucien étaient mes neveux prédestinés.

Ce mariage, du reste, dont il fut question très longtemps après notre séparation—vers 1863, je crois—ne se fit pas. Mon avis n'y avait point été favorable, quoiqu'il s'agît d'une amie d'enfance dont Lucien nous avait rebattu les oreilles dès le collège.

Je trouvais Lucien trop jeune pour épouser une veuve, surtout une veuve qui était son aînée, car Mme la marquise Olympe de Chambray avait quarante-huit heures de plus que lui.

«Belle comme un ange, spirituelle comme un diable—et ridiculement riche!»

Je souligne la phrase, textuellement prise dans une lettre de Lucien Thibaut, parce qu'elle me paraît caractériser tout à fait le genre de sentiment à lui inspiré par la charmante veuve.

Plus tard, quand ses lettres me parlèrent de Jeanne Péry, ce fut un autre style. Que d'efforts il faisait pour se contenir! Mais à travers sa réserve, dont le motif m'échappait, je devinais le grand, l'irrésistible amour.