Je donnai le pourboire. Elle porta l'argent à ses lèvres, comme je l'ai vu faire aux mendiants des grandes routes en Normandie.

Le papier ne contenait que ces mots:

«Maison de santé du Dr Chapart, rue des Moulins, à Belleville.»

Une demi-heure après, un garçon à tournure d'infirmier m'ouvrait la chambre n°9, corridor du deuxième étage, dans la maison Chapart, où Lucien était pensionnaire.

Il y avait maintenant près de dix ans que je n'avais vu Lucien Thibaut. Ma famille était de Paris, la sienne habitait le pays de Caux, où son père avait occupé un emploi de magistrature. Sa mère, restée veuve avec deux filles, y jouissait d'une modeste aisance.

Nous avions fait nos études ensemble au lycée Bourbon. Lucien et moi, et nous nous étions quittés, fort émus de la séparation, mais nous promettant bien de nous revoir souvent, juste le dernier jour de sa vingtième année.

Je me souviens qu'il était tout fier de sa thèse passée, et le moins triste de nous deux.

Nous ne nous étions jamais rencontrés depuis lors, mais notre correspondance, quelquefois ralentie, n'avait point discontinué.

Il faut s'aimer beaucoup pour cela, c'est certain, et, en vérité, je ne saurais dire pourquoi je ne réalisai pas, au moins une fois, le projet si souvent caressé de l'aller voir soit à Yvetot, soit à sa maison de famille où il passait les vacances avec sa mère et ses deux sœurs.

Ma vie, il est vrai, n'avait pas été sédentaire comme la sienne, et dans ma carrière un peu vagabonde, je ne faisais guère que toucher barres à Paris.