Napoléon n'est pas mon fétiche, à moi, j'aime mieux Franconi.
Devine devinaille! Savez-vous pourquoi les gouvernements qui ont besoin de chaussures frappent toujours à la porte des boutiques où il n'y a ni cuir ni ligneul? Et de même pour le reste, achetant leur pain au boucher, leur viande chez l'horloger et l'avoine de leurs chevaux aux fabricants de corsets mécaniques?
Dans l'histoire dont je vous parle, on voyait un bedeau de paroisse et un facteur rural, qui vendirent au grand Napoléon trente-six charretées de fusils.
Le brave homme aux 300.000 paires de souliers était un maquignon de Lillebonne qui avait un neveu, brosseur chez un capitaine, lequel capitaine faisait la cour à une demoiselle qui connaissait une dame dont la sœur avait une cousine. Comprenez-vous? La cousine était précisément la tante d'un beau gars qui valsait bien. Et la femme de M. le secrétaire général du ministère de la Guerre était folle de la valse.
J'ai gazé l'anecdote à cause de vos mœurs.
Voilà comment les choses se font: Mme la secrétaire générale donna la fourniture au beau gars, qui la vendit à sa tante, qui la passa à la cousine et ainsi de suite jusqu'à l'oncle du brosseur.
Tout le long du chemin, la fourniture avait sué des pièces de cent sous. Elle était maigre, maigre quand elle arriva au maquignon de Lillebonne. S'il avait eu la bête d'idée de livrer des vrais souliers au gouvernement, il aurait fondu son dernier sou.
Mais c'était un fin finaud de Cauchois. Il se dit: Qu'est-ce que ça fait? c'est pour des soldats!
Et il acheta un plein magasin d'almanachs qu'il fourra dans les semelles.
Qui fut bien chaussé? ce fut le fournisseur. Quant aux soldats, ils allèrent sur leurs plantes, dans la boue, jusqu'à Vienne ou jusqu'à Moscou, je ne sais pas au juste. Et tout le monde fut content.