Au premier coup d'œil, et sans hésiter, je l'avais reconnue, mais tout en la reconnaissant, je gardais comme un étonnement.

Je dirai plus: un désappointement.

Je la cherchais en vain telle que Lucien me l'avait fait rêver.

La photographie justifiait bien le nom de petit ange que Lucien appliquait si souvent à Jeanne. L'original passait à côté de ce nom.

Pour tout dire, j'éprouvais un chagrin mêlé de dépit à l'idée du culte si naïf et à la fois si profond que Lucien lui avait conservé.

Et j'éprouvais aussi une sorte d'indignation en songeant que je venais de la voir sortant de l'Opéra, en toilette d'opéra, elle que son mari cherchait si douloureusement, elle qui n'avait pas achevé le deuil de sa mère, elle qui devait être encore, j'avais sujet de le croire, sous le coup d'une mortelle accusation.

Du moment que Jeanne ne rejoignait pas son mari, il m'eut fallu Jeanne enlevée violemment ou prisonnière. La force majeure seule pouvait excuser pour moi l'abandon où elle laissait Lucien.

Et Jeanne était libre, et Jeanne attendait M. Louaisot de Méricourt au sortir d'un théâtre!

À mesure que je réfléchissais, une voix s'élevait en moi qui criait: «Ce n'est pas seulement odieux, c'est absurde et c'est impossible

La pensée que j'étais entouré d'invraisemblances m'apaisait et me rassurait. Sur le point de condamner Jeanne, je suspendais mon jugement.